Au théâtre cette semaine – 24/10/2016

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Ph. Yves Kerstius

« Angleterre, Angleterre »

Il y a dans le mot « jungle », choisi par les médias et les intellectuels pour désigner le camp improvisé –aujourd’hui organisé- des migrants de Calais, une notion animale et sauvage, comme si ce lieu rempli d’êtres humains ne pouvait être doté d’humanité. Une spécificité qui a retenu l’attention d’Aiat Fayez, auteur et philosophe franco-iranien, qui a choisi de questionner justement l’humanité de la question migratoire dans son texte « Angleterre, Angleterre ». Le directeur du Poche, Olivier Blin, a confié à Hamadi l’adaptation de ce texte qui prend comme point de départ le point de vue peu entendu jusqu’ici du passeur. Acteur pointé du doigt par ces mêmes autorités comme étant à la fois la cause et la conséquence de ces mouvements de populations désespérées, ce monteur d’un business lucratif ne pouvait pas, pour le metteur en scène, n’être qu’un monstre profiteur comme le décrivent de nombreuses voix, mais un être humain fait de doutes, de paradoxes et de tensions internes.

Ph. Yves Kerstius
Ph. Yves Kerstius

C’est pourtant un personnage aux attitudes brutes et décomplexées qui nous apparaît d’entrée de jeu. Sans honte, dans son abri fait de bâches bleues comme les murs de fortune du camp précité (une scénographie d’Olivier Wiame), cette petite « crapule » nous explique sa lucrative affaire, développée sur un parking de supermarché à quelques lieues du port tout proche. Il sélectionne nuit après nuit, les « heureux » qui auront le droit de tenter leur chance à l’abri d’un camion au chauffeur peu regardant, sinon sur le contenu de l’enveloppe. Le spectateur s’immerge directement dans cette réalité crasse, au rythme des poids lourds qui défilent sur la route en fond de scène. Mais au fil du monologue qui nous est adressé si frontalement, le tableau d’apparence si claire se floute. À qui s’adresse ce personnage qui semble finalement traversé de démons intérieurs ? Des fantômes le poursuivent : un policier, un médecin, sa mère sont autant d’ombres -y compris les siennes- qui surgissent dans un discours dont l’adaptation du metteur en scène révèle les incohérences (le texte original est à plusieurs voix alors que nous avons affaire ici à un seul en scène). Traversé par des spectres peu avouables, comme cette jeune fille passée par ses griffes de pervers, le passeur nous dévoile ses rêves d’ailleurs. Mais pourquoi reste-t-il dans ce bourbier, lui qui prétend détenir des comptes dans quelques paradis fiscaux ? Retour de conscience ou schizophrénie totale ?

Ph. Yves Kerstius
Ph. Yves Kerstius

Grâce à une mise en scène simple mais efficace, Soufian El Boubsi égrène avec aisance les visages multiples d’un personnage trouble par sa multipolarité, perturbant tant par son cynisme que par ses élans d’humanité. Son visage change selon les spectres larges ou plus serrés de la lumière. L’auteur ne souhaite pas nous convaincre de l’innocence de son protagoniste mais veut ici nous dire ceci:  dans ce qui se joue sur la côte picarde –mais aussi aux portes plus méridionales de l’Europe-, à quelques kilomètres d’un paradis que d’aucuns espèrent atteindre, il n’y a pas de gagnants. Les uns ont tout perdu, les autres n’ont à gagner que des chimères. Ce regard singulier ne se veut pas documentaire mais permet toutefois de dépeindre une réalité. La charge est aussi puissante qu’elle n’est complexe, et c’est en ça que réside aussi tout le mérite de ce spectacle.

« Angleterre, Angleterre », d’Aiat Fayez, mise en scène de Hamadi, au Théâtre de Poche jusqu’au 29 octobre.

Les Dactylos / Le Tigre

Pour sa nouvelle création dans son petit théâtre Le Boson, Bruno Emsens a choisi deux textes du dramaturge américain Murray Schisgal. Ce co-scénariste du film de Sydney Pollack « Tootsie » imagine dans « Les Dactylos » et « Le Tigre » deux face-à-face révélateurs de tensions humaines mais sur des tons bien (trop?) différents.

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Avec une certaine évidence suggérée par son titre, « Les Dactylos » nous emmène dans un bureau d’une petite société commerciale new yorkaise. Sylvia Payton, nouvellement nommée cheffe de service, accueille son nouveau collègue Paul, contraint à ce travail alimentaire de dactylo pour pouvoir payer ses études. Très vite entre eux, va se nouer une relation particulière. Au fil de questions parfois indiscrètes, chacun dévoile ses espoirs, ses déceptions, ses choix de vie ou ses non-choix. La pièce fonctionne en miroir : tantôt c’est lui qui domine sa voisine de machine à écrire en titillant sa vie de vieille jeune fille, tantôt c’est elle qui met en doute les espoirs de son confrère. Et puis il y a ce patron invisible, intransigeant, dans la pièce d’àcôté. Mais il est question aussi de non-dits, de sentiments enfouis qui explosent par moments. Trop pour une seule journée d’employés ? Justement vous risquez d’être surpris de l’écoulement des heures qui au rythme du cliquetis des machines à écrire filent peut-être plus vite que prévu.

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Une sympathique comédie solidement interprétée par Julie Duroisin (révélée dans « Emma » de Dominique Bréda et une habituée de la Toison d’or, parfaite dans ce rôle d’employée consciencieuse aux rêves éteints, et Nicolas Luçon, énigmatique et fantasque personnage de ce bureau où tout paraît bien terne sans sa présence.

Sa folie perd de sa douceur dans « Le Tigre », deuxième texte vers lequel on transite par un changement de décor et une transition évasive. Nous voici dans une cave où est séquestrée une jeune femme par ce qui semble un profond déséquilibré. Le rapport de force est ici moins équilibré même si l’issue reste incertaine. Le kidnappeur se confie à sa victime tremblante. Personnage désabusé par son vécu, il confie ses anciens espoirs et des désillusions. Mais que peut-elle de l’échec de son tortionnaire ? C’est d’ailleurs là que le bât blesse: sur la définition des enjeux de ce dialogue un peu criard, qui nous a moins convaincu. Le lieu privilégiant un rapport de proximité étroite nous cadenasse à des personnages pour lesquels on ne ressent que peu d’empathie, sinon les craintes de la jeune femme. Pourquoi avoir fait peser cette ambiance lourde après une heure de légèreté un poi fantaisiste dans la première partie ? Si les deux courtes pièces envisagent deux face-à-face, quels sont leurs réels points communs ? Nos questions restent ouvertes.

« Les Dactylos » suivi de « Le Tigre », de Murray Schisgal, mise en scène de Bruno Emsens, jusqu’au 29 octobre et du 8 au 18 novembre au Théâtre Le Boson à Ixelles.

Un mardi sur deux

Dans la tête de Madeleine, ça se « creuse ». Depuis qu’elle est aux Papillons, elle se sent parquée ici comme un chien. Son fils ne vient pas souvent. Elle a pour seul visite Évelyne, visiteusen bénévole un mardi sur deux des aînés de cette résidence. La rencontre n’est pas simple. Qui est cette importune venue fourrer son nez dans ses affaires ? Mais au gré des errances de la vieille dame, la jeune femme parviendra à tisser une relation, un accompagnement que cette dernière considère aussi comme une échappatoire à une vie sentimentale désastreuse. De distant et froid, ce lien se gorge de souvenirs de l’une et de coups de main de l’autre. Ca s’interpelle, ça s’exaspère, ça se dispute mais jamais très longtemps. La tendresse les rattrape

Ph. D. R.
Ph. D. R.

À la fois histoire d’amitié et subtile amorce des questions transgénérationnelles, « Un mardi sur deux » séduit par sa simplicité à prendre à bras-le-corps ce moment difficile où un parent n’est plus celui que l’on a chéri, celui que l’on a connu. La maladie d’Alzheimer se traduit par une cruelle réalité, celle de la perte des souvenirs de ce qui nous construit et de ce qui nous a lié envie aux autres. Il y a aussi l’absence de ses proches en toile de fond parce qu’il est difficile de voir un être cher dépérir sans qu’on y puisse rien faire. Seul élément de décor, une grande manivelle que les deux comédiennes se lancent tour à tour comme une balle à saisir au bond sous peine de laisser filer des souvenirs déjà fragiles.

Auteur et metteur en scène, Christian Dalimier signe un spectacle classique d’un premier abord mais tendre et fin au final. Ses deux interprètes sont justes. Nicole Valberg s’avère bouleversante dans ce rôle qu’elle aborde avec subtilité. Quant à Laetitia Réva, par petites touches, apporte ce regard extérieur utile et permet de relancer sa partenaire. Un joli objet théâtral.

« Un mardi sur deux », de Christian Dalimier, jusqu’au 29 octobre au Centre culturel les Riches-Claires.

La surprise du chef

Rien ne va plus entre Alain et Sylviane. Elle est sur le point de recevoir la promotion de sa vie lors d’une soirée prestigieuse. Lui glande dans son canapé à longueur de journée, rêvant encore à sa jeunesse rock’n’roll bien qu’il n’ait jamais été une star de la musique. Le déséquilibre est total et le couple bat de l’aile.

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Encore plus lorsque Monsieur se fait porter pâle pour échapper à la soirée de gala de son épouse, mais surtout assister au concert de ses anciennes idoles. Mais ce qui s’avérait un plan simple dérape vite, avec l’arrivée de deux camarades un peu gaffeurs qui enchaînent les complications. Dans ce vaudeville assez simple, les habitués du Magic Land Théâtre retrouveront le goût de l’absurde et du calembour de la troupe de Patrick Chaboud.

Mais les invraisemblances du scénario et le surjeu de certains comédiens pèsent dans ce style –osons-le dire- un peu tarte à la crème. On préfère quand cette joyeuse bande use ses atouts dans les grands spectacles de genre que ce petit théâtre, qui compte ses aficionados, nous offre à chaque saison. Si la finesse n’est pas toujours au rendez-vous, reconnaissons leur une joyeuse envie à jouer sur les codes. Les prochains à être décortiqués seront ceux de l’Angleterre victorienne hantée par Jack l’Éventreur.

« La surprise du chef », de Patrick Chaboud, au Magic Land Théâtre jusqu’au 29 octobre.

Nicolas Naizy