Interview. «Là où le soleil disparaît», le livre poignant de Corneille

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Le chanteur Corneille signe pour la première fois une autobiographie. Dans «Là où le soleil disparaît», il revient notamment sur le génocide rwandais, les attouchements de sa tante dont il a été victime quand il était enfant, sur son déracinement permanent.

Il vous a fallu cinq ans pour écrire ce livre. Quand vous vous replongiez dedans, dans quel état d’esprit étiez-vous?

«Il y a des pages qui se sont écrites toutes seules. D’autres, il m’a fallu près de deux ans avant de pouvoir les appréhender. J’écrivais par petits jets, et à chaque fois c’était comme une urgence. Il m’a fallu très longtemps avant d’écrire la partie sur le génocide. Et puis, un jour, je n’ai pas pu m’arrêter. J’avais ouvert le robinet.»

L’avez-vous quand même écrit par ordre chronologique?

«Oui, en grande partie. Ce que j’ai ajouté à la fin du processus d’écriture, ce sont les dialogues avec mon père.»

Pourquoi les ajouter?

«Je me suis rendu compte qu’il y avait des choses qui ne faisaient pas forcément partie de mon récit linéaire, comme des réflexions et des questionnements. Et il y avait aussi des thèmes très délicats pour lesquels je n’avais pas forcément un avis tranché. Alors, je me suis dit que j’allais faire ressusciter mon père. Mais c’est sûrement aussi le romancier refoulé que je suis qui s’est dit que c’était une manière de régler mes comptes avec lui, car je lui en veux terriblement.»

Pensez-vous que les réponses que vous imaginez sont celles qu’il vous aurait données?

«Je pense que oui. Connaissant les complexes identitaires qui le hantaient, j’imagine que les conversations se seraient déroulées de cette manière. Bien entendu, j’idéalise tout. C’est un père très à l’écoute. C’est pour cela que je le place au paradis. Là-bas, on est tellement bien et tranquille qu’on a l’esprit plus ouvert, qu’on peut recevoir des reproches sans vouloir nécessairement s’en défendre.»

Il lit le journal en même temps qu’il vous répond…

«Oui, c’est un homme au paradis, voyez-vous. Un homme sur terre ne sait pas faire plusieurs choses en même temps (rires)!»

« il n’a pas vu les signes ni les prémices de ce qui est devenu plus tard le génocide »

Pourquoi l’image du père et pas de la mère?

«Car ce sont les positions, voire les obsessions, politiques de mon père qui ont fait en sorte qu’il n’a pas vu les signes ni les prémices de ce qui est devenu plus tard le génocide. Il était tellement aveuglé par ce qu’il voulait construire dans le pays -comme tous ces intellectuels rwandais qui avaient fait leurs études en Occident et qui revenaient dans l’espoir de tout changer- qu’il était pour lui hors de question de quitter son pays. Quand on est habité par ce genre d’obsession, on ne voit pas ce qui se passe.»

Il a pourtant été arrêté plus d’une fois.

«Il a été en prison. Au moins deux attentats ont été faits à son encontre. Il s’est retrouvé à l’hôpital avec ma mère. Tous les signes étaient là mais il les a ignorés. C’est pour ça que je lui en veux.»

Vous lui en voulez toujours autant aujourd’hui?

«Maintenant que je suis moi-même papa, je suis plus indulgent. Lui n’a pas connu le génocide. Moi je l’ai vécu. Il n’a pas vu sa famille entière mourir dans un génocide. Moi, je dresse un bilan basé sur des faits qui se sont déroulés, et pour être franc, je n’ai pas vu venir le génocide non plus.»

Mais vous n’étiez qu’un adolescent.

«Oui j’étais ado mais nous étions une jeunesse assez conscientisée aux questions politiques et sociales du pays. Nos parents étaient des intellectuels, ils faisaient partie de la classe plus aisée de la société. Avec l’avènement du multipartisme dans les années 90, une opposition au régime s’est mise en place. On aurait pu voir les choses mais on n’a rien vu. Avant que cela se trouve au seuil de ta porte, tu ne peux pas savoir. Les victimes du Bataclan ne pouvaient pas se douter qu’elles allaient mourir ce jour-là. Tout ça aujourd’hui, je le sais. Mais l’enfant que j’étais quand il s’adresse encore aujourd’hui à son père, il a toujours ce reproche à lui faire.»

Comment s’est passée l’écriture de cette fameuse nuit durant laquelle votre famille est assassinée sous vos yeux?

«J’ai écrit ce livre car je ne me sentais pas toujours à l’aise quand on me demandait de raconter ce qui s’était passé cette nuit-là. L’écrire me semblait plus simple car je pouvais expliquer les choses dans le détail. Quand je devais raconter oralement, je me limitais à dire que des hommes étaient venus chez moi, ils avaient tout cassé et qu’après, j’avais suivi la foule jusqu’au Congo durant l’exode. Oralement, c’était très compliqué d’en dire plus. Alors, j’ai voulu l’écrire. C’est une manière de rendre justice à ce qui s’est passé. Quand on le lit, on le comprend mieux. Et puis, à partir du moment où je me suis caché derrière ce fauteuil cette nuit-là, je suis devenu moi-même observateur de mon propre récit, tout comme je l’ai été durant les mois qui ont suivi. C’était trop dur pour pouvoir l’associer à ma propre réalité émotionnelle.»

« C’est une manière de rendre justice à ce qui s’est passé »

Vos premières années, vous les avez vécues en Allemagne. Quand vous rentrez au Rwanda, vous vous sentez complètement déraciné dans votre propre pays.

«Je suis un étranger chez moi. J’ai un bagage culturel qui ne ressemble en rien à ceux des enfants que je côtoie. Je ne parle pas la langue. Je suis habitué à regarder des westerns à la télévision, des bandes dessinées le matin. Et là j’atterris au Rwanda rural, où il n’y a même pas d’électricité et d’eau courante. De plus, les autres me perçoivent comme ça: quelqu’un qui vient d’ailleurs. Ils m’appellent même le petit blanc.»

Aujourd’hui, y a-t-il finalement un endroit où vous vous sentez chez toi?

«Entouré des miens. Mon chez moi est devenu ma famille. Le QG est au Canada. Mais en même temps, il faut que je vienne de temps en temps en Europe.»

 

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«Là où le soleil disparait», de Corneille, éditions XO, 320 pages 19,90€

Ph. Guillaume Simoneau

SOURCEMaïté Hamouchi
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