Yasmina Khadra : Au rythme de la musique cubaine

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C’est loin du Moyen-Orient et du Maghreb que nous emmène cette fois l’écrivain Yasmina Khadra. Dans son nouveau roman «Dieu n’habite pas La Havane», il nous fait découvrir son amour pour Cuba, sa culture et sa jeunesse.

Vous ne nous faites pas voyager dans un pays arabe dans votre nouveau roman. Pourquoi?

«J’ai consacré au monde arabe la majorité de mes livres. Mais rien ne m’empêche de convoquer le monde aussi. Car il nous appartient à tous. C’est bien de l’interroger et de voyager. J’ai la chance d’être lu dans le monde entier et je veux m’adresser à tous les lecteurs. C’est également une façon pour moi de voir si j’ai compris, si je sais m’identifier à un Brésilien, un Colombien, un Belge ou un Cubain. C’est ça ma façon d’être un citoyen du monde. Cela passe par l’écrit mais également par les convictions, la façon d’appréhender les choses.»

Vous vous considérez comme un citoyen du monde?

«Nous le sommes tous. Le fait de s’enfermer dans des frontières réduit notre envergure. Les frontières ont été inventées par les Hommes et pas par la nature. Et nous, les Hommes, nous avons aussi été inventés par la nature.»

Pourquoi Cuba? C’est l’actualité qui vous a donné envie de parler de ce pays?

«Non, pas du tout. Je n’ai pas attendu ça. J’ai écrit le livre en juin 2014, et je l’ai terminé en septembre 2014. J’avais écrit un scénario sur Cuba. ‘Panchito’, c’est l’histoire d’un pêcheur cubain. J’ai découvert un peuple, une musique, une jeunesse, un art et surtout beaucoup de frustrations. Cela m’a tellement pris aux tripes que la seule façon pour moi de ne pas attraper une indigestion est d’écrire.»

Comment voyez-vous cette réconciliation diplomatique entre Cuba et les États-Unis?

«Je ne sais pas. Dans tous les cas, Cuba a été trop longtemps verrouillée. je sais que le gouvernement ne va pas lâcher du lest tout de suite. Il n’empêche que cette ouverture est déjà un grand soulagement pour la jeunesse cubaine. Ils attendent quelque chose et c’est bien d’attendre quelque chose dans la vie. Ça sera compliqué mais c’est un peuple très instruit. Quand on a ce bagage intellectuel, culturel et universitaire, on peut toujours trouver sa voie dans n’importe quelle révolution, qu’elle soit idéologique, économique ou sociale. Personnellement, j’ai confiance en ce peuple.»

Qu’est-ce qui vous fascine chez les Cubains?

«Ce qui m’a surtout fasciné, c’est surtout la leçon de vie qu’ils nous proposent. Un peuple qui est en quelque sorte enfermé sur une île carcérale, qui s’appelle Cuba, qui a le ‘paradis’ à portée de quelques brasses, qui est Miami, la Floride, et qui voit toutes ses ambitions muselées par un régime autiste. Mais malgré tout, les Cubains ont réussi à faire de leurs rêves offusqués une vocation. Ils sont devenus des artistes, des peintres, des musiciens, des chanteurs. C’est ça la leçon de vie. Quel que soit l’embargo, il faut rester humain et il faut savoir s’évader, ne fut-ce que par l’esprit.»

Vous parlez de cette jeunesse dans votre roman. Une jeunesse qui cherche à s’enfuir de Cuba, même clandestinement.

«C’est pratiquement le rêve de tous les jeunes Cubains. Un jeune, c’est une boule d’énergie, une curiosité féroce. Quand on est jeune, on veut conquérir le monde, on veut le rêver et s’émerveiller. Quand cette jeunesse est saturée par les discours politiques et intimidée par la répression du régime, c’est normal qu’elle veuille aller voir ailleurs.»

La seule façon pour moi de ne pas attraper une indigestion est d’écrire

En parlant d’évasion, vous proposez, dans votre roman, une jolie comparaison entre la poésie et la musique.

«La poésie, c’est la quête de soi. La musique, c’est plus le fait de se diluer dans la masse. La poésie, qui est plus de l’ordre de la réflexion, nous permet de nous situer par rapport aux choses. J’ai l’âme d’un poète, même si je n’ai pas les outils. Et j’adore aussi la musique.»

Vous montrez un Cuba qui vit au rythme de la musique.

«Il me fallait absolument trouver un plaisir et un bonheur pour tenir à distance les chahuts du monde. Je suis tellement triste de voir les gens sombrer dans la haine. Je suis de ceux qui pensent que le rêve appartient à ceux qui le méritent. Et j’ai écrit ce livre pour partager un moment de bonheur. Ce livre n’est pas seulement l’histoire, c’est aussi la langue, le voyage, l’univers, la culture, la politique. C’était une manière pour moi de tenir à distance la cacophonie désespérante du monde d’aujourd’hui.»

Votre livre raconte plusieurs histoires d’amour.

«L’histoire d’amour entre un homme et un chien, entre une femme et un homme, entre une sœur et son frère, un homme et la musique… C’est ça qui fait avancer l’humanité. Ce n’est pas la haine. La haine ne fait que provoquer des cataclysmes, des guerres, des exodes, des ruptures, des écartèlements. L’amour, c’est une perpétuelle rédemption.»

En quelques lignes

Pour son nouveau roman, Yasmina Khadra nous transporte loin des conflits actuels que l’on connaît en Europe, au Moyen-Orient ou au Maghreb. Avec «Dieu n’habite pas La Havane», l’écrivain nous invite à nous immerger dans un monde empreint de couleurs, de musique et de poésie. Juan del Monte Jonava, de son nom de scène ‘Don Fuego’, ne veut pas croire que ses heures de gloire sont révolues. Il rêve toujours d’être tête d’affiche dans un pays qui connaît répression, embargo et étouffement. Un jour, il rencontre Mayensi, une jeune fille dont il tombe éperdument amoureux. Malgré leur différence d’âge, il est hors de question pour Juan de la laisser partir. Mais Mayensi traîne un lourd secret qui menace leur idylle à tout instant. À travers l’histoire de Juan, de son fils, de sa sœur, de son meilleur ami, de Mayensi, Yasmina Khadra nous conte l’histoire de tout un peuple. Un peuple coincé, au sens propre comme au figuré. Coincé sur une île qui vit sous embargo. Coincé entre espoir et désespoir. Mais ce livre donne, dans tous les cas, l’envie de se lever et de danser. 4/5

«Dieu n’habite pas La Havane», de Yasmina Khadra, éditions Julliard, 312 pages, 19,50€

 

Ph. AFP / J. Saget