Rentrée littéraire : Nahal Tajadod: Le vagabondage du bonheur

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Le bonheur est fait de touts petits instants qui peuvent même être provoqués par des inconnus. C’est en tout cas ce qui arrive à Cécile Renan, l’héroïne du nouveau roman de Nahal Tajadod. «Les simples prétextes du bonheur» nous plonge dans une communauté iranienne empreinte de contes et de philosophie.

La communauté iranienne présente à Paris est-elle aussi loufoque que vous la décrivez?

«J’ai toujours eu le sens du comique. Je ne peux pas lutter contre ça. Mais cette communauté existe. Notamment l’épicier. C’est un regard très libre. Mais l’épicier existe. Il y a dans la nature des Iraniens une sorte d’entraide. Il n’y a pas que mon regard d’auteur sur cette communauté, il y a aussi un regard sociologique. Je pense que quand les régimes sont durs, le peuple est plus dans l’entraide. Ils tendent plus facilement la main à l’autre et ne se laissent pas tomber.»

 

Quel regard portez-vous sur l’Iran d’aujourd’hui?

«J’avais 17 ans quand j’ai quitté l’Iran. J’ai toujours la chance de pouvoir rentrer dans mon pays. Je ne suis pas une exilée qui ne peut pas rentrer dans son pays. J’ai suivi et vécu tous les événements: la révolution, la guerre Iran-Irak, le tremblement de terre, etc. Il y a eu plusieurs phases, comme quand l’Iran était identifié comme le grand Satan par l’administration Bush. C’était très pénible pour moi en tant qu’Iranienne d’être identifiée au régime. C’est le cas de tous les Iraniens que je connais. Le travail des intellectuels est pour moi très important. Il permet de donner une autre image à mon pays.»

Vous décrivez un pays emprunt de contes et de légendes.

«Mon héroïne, Cécile Renan, est mystérieusement conduite vers l’Iran. Elle fait une rencontre fantomatique et irréelle qui la conduit dans une épicerie iranienne à Paris. La rencontre de ces Iraniens fait en sorte que d’une manière intuitive, elle se rend en Iran. Elle n’y va pas pour faire du tourisme ou pour le travail. Elle ignore la raison de son voyage. Quand on voyage sans raison valable, il faut puiser dans les contes, les légendes, la philosophie. C’est comme une quête. Je ne voulais pas dire que c’était une quête spirituelle car ces mots sont tellement utilisés. Je voulais que comme l’auteur, mon héroïne cherche. J’ai puisé dans nos poètes mais aussi dans l’architecture iranienne.»

C’est dans cette architecture qu’elle trouve la clé de son voyage spirituel.

«La clé ne vient pas d’un guru ou d’une lecture mais d’un monument. Même moi, j’ai participé à cette quête. Mon héroïne est prisonnière de son image. Comme nous tous. Je me suis demandé comment se débarrasser de cela et se réconcilier avec son image. Elle se retrouve face à un monument qui s’appelle ‘Chehel Sotoun’, le palais des 40 colonnes. Ce palais est constitué de 20 colonnes en bois et 20 autres qui sont en réalité le reflet des premières dans l’eau. C’est une sorte de métaphore pour tout être humain. Ceux qui ont érigé ce palais avaient vu dans l’architecture quelque chose qui existe dans la vie de chacun. Nous sommes à la fois nous-mêmes et notre reflet. Comment réconcilier les deux? Comment être à l’abri d’un caillou qui casse notre image dans l’eau. C’est quand elle se voit dans le reflet du bassin du palais des 40 colonnes qu’elle se réconcilie avec elle-même. Cela reflète aussi ce que l’on retrouve dans la philosophie iranienne: nous sommes noirs et blancs en même temps. Le plus lumineux a en lui des élans d’obscurité, et le contraire est également valable.»

La réconciliation de votre héroïne avec elle-même passe par une coupure physique et mentale avec son propre monde.

«C’est une coupure mais aussi une connexion à autre chose. C’est dans cette connexion avec un autre monde, un monde bien plus modeste que le sien, qu’elle trouve de simples prétextes de bonheur. Je dis toujours qu’il n’est pas question de racines -des racines, c’est fixe et ça tue ce qu’il y a autour d’elles- mais d’un rhizome. Les Iraniens et Cécile Renan sont enracinés dans leur culture mais ils vont les uns vers les autres. Ils se connectent. Il y a une super phrase de Sinclair Lewis dans ‘Babbitt’ qui dit ‘Tout le monde devrait avoir une maison d’où s’en fuir’. Mon héroïne se coupe de son propre monde mais se connecte à autre chose. Les Iraniens qui habitent à Paris se sont coupés de leur pays pour se connecter à leur nouvelle vie.»

Est-ce une manière de parler de votre propre exil?

«Oui mais mon exil personnel s’est passé sans pathos. J’étais dans un lycée français à Téhéran, je suis arrivée en France avec mes amis. Nous parlions français, etc. Mon exil n’est pas douloureux. Mais mes personnages sont toujours des Iraniens et l’histoire se passe en Iran. Même dans mon exil, je suis restée là-bas.»

En quelques lignes

Cécile Renan a tout pour être heureuse: elle est riche, belle, intelligente, a de beaux enfants et un fiancé incroyablement sexy. Pourtant, elle a toujours cette boule au ventre. Une angoisse dont elle n’arrive pas à se débarrasser. Une nuit, alors qu’elle ne se sent pas bien, un médecin iranien vient chez elle. Était-ce un rêve, un mirage? Toujours est-il que Cécile Renan part à sa recherche et se retrouve dans une épicerie iranienne au patron complètement déluré. Elle se lie avec la famille et se laisse bouleverser par elle. Cette coupure avec son propre monde est nécessaire pour qu’elle puisse se retrouver elle-même et trouver de simples prétextes du bonheur. Nahal Tajadod raconte avec philosophie, telle une conteuse iranienne, comment atteindre son propre bonheur. Elle nous transporte dans un Iran poétique, à la beauté exceptionnelle. Un Iran tel qu’on aimerait le visiter.

«Les simples prétextes du bonheur», de Nahal Tajadod, éditions JC Lattès, 400 pages, 20€ 4/5

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