Rentrée littéraire : Isabelle Bary : Les secrets de famille bien gardés

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Isabelle Bary aime parler de différence dans ses romans. Dans «Ce qu’elle en m’a pas dit», il est question de différence mais également de secrets de famille. Des secrets bien gardés qu’on n’ose pas dévoiler ou découvrir.

Pourquoi avoir choisi d’aborder les conditions des Amérindiens dans votre roman?

«Je suis partie au Canada plusieurs fois. Il y a plein de choses que l’on ne connaît pas dans l’Histoire. Je voulais parler des plumes et de sa symbolique. Ce qui m’a mené aux Amérindiens et à ce qu’ils ont subi. Le propos de mon livre traite des secrets de famille. De là, je suis arrivée aux secrets de la nation. Que cela soit au sein de la famille ou de la nation, il y a plein de secrets dont nous ne sommes pas fiers.»

Nola, l’adolescente de votre roman, rencontre sur Internet un Amérindien dont la sœur a disparu mystérieusement.

«C’est un constat qui s’est fait ces dernières années. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup de jeunes femmes indiennes disparaissaient et que le pourcentage de ces disparitions était beaucoup plus élevé que par rapport aux femmes blanches. Ils se sont demandés s’il ne s’agissait pas d’un féminicide ethnique. Évidemment, il y a un contexte social dû à ce que tout ce qu’elles ont vécu: aujourd’hui, ces femmes sont plus à même de verser dans la prostitution et donc de se mettre en danger. Mais ces disparitions sont un véritable fléau.»

Vous montrez également la difficulté de trouver des coupables.

«Quand on vit dans ce contexte, on ne peut pas s’empêcher de penser que si ma sœur avait été blanche, on aurait mis plus de moyens en place pour la retrouver. Dans le roman, ce qui arrive aux parents de Marie relève un peu du même contexte. Ils sortent des normes, et du coup, on se demande si tout a vraiment été mis en œuvre pour trouver la vérité sur les circonstances de leur mort.»

Les parents de Marie dérangent, notamment parce qu’ils soignent les loups. Un animal qui est, d’après votre roman, mal vu au Canada.

«Un libraire m’a fait remarquer que dans tous mes livres, ce sont les mêmes thèmes qui reviennent. La différence est un de ces thèmes. Je trouve que la différence, c’est magnifique. C’est ce qui nous fait avancer. Le loup fait peur. Il fait partie d’un conditionnement que je nommerai mythologique, comme l’araignée. Pourtant, c’est un animal dont on a besoin et qui est noble. Le loup a mauvaise presse, comme les Amérindiens au Canada.»

« Un secret nuisible transpire »

Le fil rouge de votre roamn est un secret de famille. C’est Nola, en pleine crise d’identité, qui va pousser sa mère à chercher la vérité.

«Nola est née dans une société où la vérité prime. On veut toujours tout savoir sur tout. Sur Facebook, on voit tout, on sait tout. Il y a ce besoin de tout dire. Pour Nola, c’est impensable que sa mère ne veuille pas savoir d’où elle vient. Elle crée donc le conflit. Mais souvent, quand les enfants créent le conflit, ils obligent les parents à se remettre en question. Les enfants peuvent aussi élever les parents. C’est par amour de sa fille que Marie va ouvrir le fameux dossier.»

Marie se voile la face. Elle ne veut pas affronter la vérité.

«Quand on se construit un joli monde, cela peut faire peur de se dire que la vérité va enlever cette sorte d’idéalisme que l’on a en nous. Alors, on remet ça à plus tard. Pourtant, il faut bien affronter la réalité. Un secret nuisible est par essence douloureux. On dit qu’il transpire. Il se transmet de génération en génération. On dit souvent que dévoiler un secret ne guérit pas mais ne pas le connaître nous rend malade.»

En quelques lignes

Le moindre accident de voiture rappelle à Marie la mort de ses parents. Une mort derrière laquelle plane un secret. Ce secret a été bien gardé durant toute son enfance et son adolescence. Mais à la mort de sa grand-mère, la jeune fille se trouve en possession d’un carnet bleu dans lequel est dévoilé le secret de sa famille. Des années plus tard, elle ne l’a toujours pas ouvert. Sa fille, Nola, ne supporte pas l’idée de ne pas savoir et bouscule sa mère pour qu’elle lise ce fameux carnet. Dans «Ce qu’elle ne m’a pas dit», l’écrivaine belge Isabelle Bary pose la question de savoir s’il faut toujours tout dire et tout savoir. En tout cas, le rythme et la plume de l’écrivaine nous ont donné envie de tourner les pages de plus en plus vite et de connaître la vérité sur la mort des parents de Marie. En parallèle, Isabelle Bary nous transporte dans un Canada aux problèmes ethniques encore bien présents. Un Canada où les Amérindiens connaissent racisme et discriminations. Une partie de l’Histoire que certains préféreraient que ça reste secret…

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«Ce qu’elle ne m’a pas dit», d’Isabelle Bary, éditions Luce Wilquin, 524 pages, 20€ 3/5

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