Juste pour Rire Tunisie: Le rire, un beau pied-de-nez au terrorisme

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Après Montréal, Lyon, Sidney, Bruxelles…, le festival «Juste pour rire» fait escale en Tunisie. Un pays qui a connu, en quelques années, une révolution, des attentats, plusieurs remaniements ministériels et une lourde crise du tourisme. Mais ce pays, à l’origine du «Printemps arabe», peut compter sur sa jeunesse. ‘Juste pour rire Tunisie’ en est un parfait exemple.

Nous sommes mercredi, il est 21h et le public commence à s’installer sur les marches du magnifique amphithéâtre d’Hammamet. En coulisse, le stress monte et on s’attelle à régler les derniers détails. C’est la première édition du festival ‘Juste pour rire Tunisie’, et sûrement pas la dernière. «Aujourd’hui, nous voulons faire rire les gens dans des endroits compliqués du monde», explique Gilles Morin, responsable du développement international de ‘Juste pour rire’ et fondateur en Belgique du Kings of Comedy Club et du festival Kermezzo(o). «Nous avons la volonté de faire rire le monde entier et de pousser la jeunesse à se prendre en main.»

Ce n’est donc pas par hasard que le groupe ‘Juste pour rire’ a accepté la proposition de la radio IFM. «IFM est une jeune radio, animée par des jeunes. Une radio qui bouscule», continue le représentant de ‘Juste pour rire’. «Quand elle m’a contacté, je me suis directement rendu en Tunisie et j’ai passé une semaine avec Hamed Soyah (le fondateur et PDG de la radio IFM, ndlr) et son équipe. Il y a ici une telle effervescence!»

 

Un pays qui se relève

Et cette effervescence, nous la ressentons de plus en plus au fur et à mesure du festival. Le deuxième jour, l’amphithéâtre est archi-complet. Les gens courent pour avoir la meilleure place. Il faut dire que c’est un grand humoriste tunisien qui se produit ce soir-là. «Je suis très ravi que ce genre d’initiative se mette en place dans mon pays», s’enthousiasme Lofti Abdelli, venu présenter son one-man-show «Best of show». «Cela montre que les choses sont possibles aujourd’hui en Tunisie. On est dans une crise économique terrible, et pourtant les gens sont là, ils paient pour voir un spectacle, mangent au restaurant, etc. C’est ça le message qu’il faut montrer: nous sommes un peuple rempli de vie, d’humour. On n’est pas dans un pays mort!»

« On bouffe le terrorisme. Ce n’est pas lui qui nous bouffera »

En 2015, la Tunisie a connu plusieurs attentats sanglants dont la cible était les lieux touristiques. Conséquence? Les touristes européens boudent la Tunisie, pays dont l’économie est pourtant basée principalement sur le tourisme. «Le lendemain de l’attentat à Sousse, les gens étaient dehors. C’est notre manière de montrer qu’on peut le bouffer le terrorisme et que ce n’est pas le terrorisme qui nous bouffera», continue l’humoriste. Du côté de Ferid Chemakh, humoriste français d’origine algérienne, on ne comprend pas pourquoi les touristes européens ne se rendent plus en Tunisie. ««Il ne faut pas oublier qu’en France et en Belgique, il y a eu aussi des attentats!»

Pour les artistes locaux et internationaux présents au festival, l’humour est une arme contre les terroristes. «Nous n’avons pas d’armes à proprement parler, nous ne pouvons pas leur répondre de la même manière qu’eux. Mais on leur répond avec ce que l’on sait faire: faire rire», explique Nihal Saadi, artiste tunisien avec qui Ferid Chemakh partage la scène pour le festival. Et ce dernier de continuer: «Des initiatives comme ‘Juste pour rire’ sont un pied-de-nez, une manière de dire ‘Regardez, vous n’avez pas réussi’».

Un humour chaste?

L’humour permet également d’aborder tous les sujets. Cinq ans après la révolution qui a fait tomber le régime Ben Ali, le pays a notamment gagné en liberté d’expression. «La liberté d’expression a le vent en poupe en Tunisie. Le public aime ça. Aujourd’hui, on peut critiquer le gouvernement. Chose que l’on ne pouvait pas faire à l’époque», explique Ferid Chemakh. Des propos confirmés par Nihal Saadi: «Je ne suis jamais monté sur scène du temps de Ben Ali mais je sais que les artistes devaient montrer leur texte et étaient très souvent censurés.»

Aujourd’hui, en Tunisie, on peut rire de tout: de religion, de politique, de sexe, de la vie au quotidien. «Les Tunisiens ont développé un humour permettant de faire passer certains messages de manière détournée. Avec des mots qui ont un double sens. Ils sont très forts là-dedans. C’est une manière de faire passer certains messages de manière subtile», continue Nihal Saadi. Et l’humour tunisien est à l’image de son public. «Nous, les Tunisiens, sommes très contradictoires: nous sommes modernes mais nous tenons à notre religion. Nous sommes ouverts, nous sortons, buvons et en même temps, nous sommes chastes», raconte Lofti Abdelli. «Mes spectacles créent beaucoup de polémiques. Les gens ont des fous rires tout en étant gênés.» Pourtant, celui que définit Zeineb Melki, la directrice du festival, comme étant le Bigard national affiche complet à chaque spectacle. Preuve que l’on peut rire de tout aujourd’hui en Tunisie. (mh)

 

Interview de Zeineb Melki, directrice du festival

À la direction du festival ‘Juste pour rire Tunisie’, une femme: Zeineb Melki, qui est également animatrice et directrice de programmation de la radio IFM, diffusée dans le Grand Tunis.

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Vous avez travaillé dans une radio économique. Pourquoi avoir choisi aujourd’hui une radio dont la marque de fabrique est le rire?

« Le divertissement de qualité amène le public à réfléchir. C’est pour cela que je travaille à IFM. Le pouvoir du divertissement, c’est de changer les choses et de mettre la lumière sur certains sujets. Ce pays a besoin de changement. La radio l’a compris. Ceux qui ont lancé cette radio, comme Hamed, sont super intelligents et savent qu’il ne faut pas seulement rire pour rire, ils veulent aussi rire pour créer des événements, changer les choses, les mentalités.  Avec le rire, on peut ancrer la démocratie, changer des comportements. »

Comment avez-vous sélectionné les artistes du festival?

« On n’a pas mal été aidé par ‘Juste pour rire’. Je pense qu’on a fait un bon choix pour une première édition. Bigard n’est jamais venu ici alors qu’on l’adore. »

Un humour comme celui de Jean-Marie Bigard fonctionne en Tunisie?

« Avec l’humour, on peut faire passer tous les messages. Ce n’est jamais assez cash. Avec Loutfi, on ne peut pas faire plus cash, c’est un peu notre Bigard national. Et pourtant, il fait complet partout. On a vraiment besoin de ça. On a tellement vécu dans le non-dit. Alors s’il y a une personne qui parle comme nous quand on est avec nos potes, nos familles, etc., on adopte de suite. »

Ce festival peut-il donner une autre image de la Tunisie?

« On essaie de ne plus rester victime d’une image qui n’est pas 100% la nôtre. On sait qu’on a des problèmes, comme partout ailleurs. Les médias étrangers parlent de la Tunisie sans vraiment la connaître. On a galéré pendant cinq ans, on va encore beaucoup galérer dans un secteur comme le tourisme. Mais pour résister, il n’y a qu’un seul moyen: prouver qu’on a une bonne qualité de vie, qu’on est autant en sécurité ici que dans d’autres pays du monde. C’est le monde qui a changé, ce n’est pas le pays qui va aussi mal qu’on le croit. Ce n’est pas pour rien que le festival a lieu à Hammamet. C’est un symbole touristique. Les plages étaient noires de monde avant les attentats. C’est une manière de montrer que la Tunisie revit. »

 

SOURCEMaïté Hamouchi
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