Au théâtre cette semaine – 12 avril 2016

Ph. Bruno Mullenaerts

Après la trêve pascale, reprises de choix dans nos théâtres.

Plainte contre X

Voici un spectacle coup de poing qui porte encore davantage au débat à la sortie de la représentation, « Plainte contre X » prend la forme d’un violent réquisitoire contre la consommation et la banalisation de la pornographie. Si l’auteure Karin Bernfeld préserve un certain mystère sur les témoignages et le vécu qui ont inspiré son texte, elle ne laisse aucun doute sur la douleur de sa narratrice.

Ph. Yves Kerstius
Ph. Yves Kerstius

Le jeune metteur en scène Alexandre Drouet (qui avec « Happy Slapping » avait traité d’un autre sujet délicat, la violence meurtrière des jeunes) confie à la comédienne Émilie Maréchal une parole crue et directe, qui regarde le spectateur droit dans les yeux. Inutile de se défiler, si le secteur fonctionne aussi bien, c’est parce qu’il y a du public. Et Estelle, celle qui s’adresse à nous, ne transige pas : nous avons tous été en contact avec des images pornographiques. Nous le rappellent ces vidéos projetées de spectateurs anonymes. Des quidams, des couples qui sous le couvert d’explorer leurs fantasmes approuvent parfois sans le savoir un business où la femme n’est plus qu’un objet.

Ph. Yves Kerstius
Ph. Yves Kerstius

Ce parcours d’actrice de hard nous révèle l’envers d’un décor malsain et misogyne, où le viol est autorisé et la perversité psychologique et commerciale fait la loi. Aucun fait et aucun mot n’est évité par la comédienne qui se révèle une porteuse de parole âpre.

On ne sort pas indemne de « Plainte contre X »,  créé au Poche et bien parti pour une tournée future. Son propos surprend, et divise en sortie de salle, à l’heure où le porno se banalise, s’étudie et s’autorise dans les milieux branchés (plus besoin d’être abonné à une chaîne cryptée pour en suivre l’actualité, d’autres médias, plus accessibles, s’en chargent). Alors que certains acteurs et actrices du genre revêtissent les habits de militants (la naissance d’un porno dit féministe, par exemple), le discours du spectacle remet en avant l’horreur d’une sous-branche très violente du genre, et mal vécue par ses rescapé(e)s.

Cet uppercut, glacial dans la forme et dans le fond, est à réserver à un public averti (comme le veut l’expression).

« Plainte contre X », de Karin Bernfeld mis en scène par Alexandre Drouet. Du 13 au 15 avril au Centre culturel Jacques Franck à Saint-Gilles.

Tristesse animal noir

Cela devait être une chouette journée de pique-nique en forêt entre amis -30-40 ans, homos et hétéros, artistes ou non-. Ils sont six, ont leurs petites chamailleries pas bien méchantes. Mais on n’hésite pas à se faire de petites piques. On comprend que les uns sont d’anciens amants, que d’autres entretiennent encore des désirs personnels encore inassouvis, d’autres encore ont trouvé un équilibre relationnel encore inimaginable voici quelques mois.

Ph. Bruno Mullenaerts
Ph. Bruno Mullenaerts

Ca brûle entre eux mais on n’a pas l’impression que ça va gâcher le week-end. Par contre, les flammes qui surgissent  et qui rapidement les entourent vont venir incendier leur vie. Au sens propre comme au figuré. Dans ce drame en trois actes imaginé par l’auteure allemande Anja Hilling, le feu consume les chairs et les existences. Après avoir monté le spectacle « Incendies » de Wajdi Mouawad, le metteur en scène Georges Lini renoue avec l’incandescence mais sur un autre ton, passant de la comédie de moeurs, croquant un certain air du temps des relations humaines, au théâtre catastrophe.

Ph. Bruno Mullenaerts
Ph. Bruno Mullenaerts

La deuxième partie est la plus fascinante de ce spectacle en dents de scie. Pris au piège de l’incendie, les six personnages se figent et jettent un regard sur la menace autant que sur leur devenir. Passé, présent et futur se conjuguent au même temps dans un instantané qui révèle leurs blessures et leur combat pour la survie. Tous les personnages sont traités à égalité. Vint ensuite l’après-drame : la reconstruction variable ou la désintégration finale. D’un démarrage en groupe, on passe à un isolement partiel des protagonistes dont les liens ont été quelque peu calcinés. Dans un décor dépouillé d’une blancheur clinique, la noirceur de la suie apparaît comme la seule nuance.

Autant la température est haute, autant l’ambiance est parfois glaciale par le côté détaché et en lévitation des personnages. Autant le texte et son interprétation fascinent dans les moments incandescents, autant on est déstabilisé par certains passages éteints. Peut-être parce que l’effusion et la colère restent souvent contenues. Laurent Capelluto, en architecte en pleine jouissance paternelle, est convaincant de retenue, laissant à France Bastoen et à Itsik Elbaz des personnages plus rudes. Serge Demoulin, Julien Lemonnier et Nargis Benamor complètent une distribution dont la partition, d’abord en harmonie au final éclatée, est soutenue par les riffs électriques de François Delvoye.

« Tristesse Animal Noir », d’Anja Hilling mis en scène par Georges Lini, du 12 au 30 avril au Théâtre Le Public.

En bref

La compagnie [E]utopia a 20 ans – En  1996, le metteur en scène Armel Roussel créait sa compagnie qui allait secouer le paysage théâtral belge francophone. Au fil de ses spectacle marquants, il a travaillé au renouvellement d’un langage scénique, un travail marqué par l’importance du collectif. Roussel est connu pour ses collaborations fidèles avec ses acteurs: Vincent Minne, Selma Alaoui, Yoann Blanc, Sophie Sénécaut, etc.

Cet anniversaire permet au Théâtre des Tanneurs de reprendre « Ondine [démontée] » créée l’année dernière. Le metteur en scène revoit un classique de Jean Giraudoux en lui donnant un sacré coup de fouet. En ressort un véritable spectacle multidisciplinaire (du théâtre à l’installation sonore) qui n’évite pas les excès mais qui réserve de belles partitions de jeux, avec une volonté de partage avec le public et un sens de la fête. Ce focus jubilaire permettra à Armel Roussel de présenter quelques-uns de ses coups de coeur.

> Au Théâtre des Tanneurs du 12 au 30 avril.

La Colonie – Le jeune Silvio Palomo créée une série théâtrale en quatre épisodes. Posant un énorme cube dans le foyer de la Balsamine, il imagine un décor de collines, où défileront des personnages aux discussions d’apparence anodines. Pourtant, on se retrouve après une catastrophe, un cataclysme entouré de mystère. Reste un épisode – qui peut se voir indépendamment des autres- qui devrait intéresser les plus curieux des arts scéniques

> À la Balsamine le 18 avril.

Nicolas Naizy