L’intelligence artificielle rattrape l’Homme

Pour le spécialiste en intelligence artificielle (IA) Hugues Bersini -co-directeur de l’institut de recherches dédié à la thématique (IRIDIA) de l’ULB–, la première manche gagnée par AlphaGo sur le champion du monde du jeu de go «n’est pas vraiment surprenante: c’était une question de temps, de puissance de calcul mais surtout, de mobilisation des chercheurs».

Pourquoi le jeu de go est-il pris comme mesure de l’IA?

«Depuis la naissance de l’IA dans les années 50’, les jeux de société ont toujours été considérés comme le Graal parce qu’on considère que les gens qui y jouent sont intelligents. Quand Deep Blue a battu Kasparov en 1996, le jeu d’échecs est un peu le summum de l’intelligence. Aujourd’hui, le jeu de go est le dernier dans lequel l’Homme conserve un avantage sur la machine car ce jeu de stratégie résiste à sa puissance de calcul et complique ses performances par le nombre explosif de coups possibles.»

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Quelles seraient les conséquences pour l’IA en cas de victoire finale d’AlphaGo?

«Aucune! (rires) Ce sont des effets d’annonces des géants du web que sont Google ou Amazon. La seule information surprenante à en retirer, c’est qu’il y a plusieurs manières de faire un ‘joueur logiciel’. Des années 50 aux années 70, les techniques utilisées évaluaient tous les coups possibles de l’adversaire et on analysait quels étaient les meilleurs à jouer. Or, depuis quelques années, et Google en est le précurseur, le ‘machine learning’ change la donne. Des logiciels jouent et apprennent par essais-erreurs contre eux-mêmes, pour autant qu’on leur explique ce que c’est de gagner une partie. Et ça a quelque chose d’un tout petit peu inquiétant dans la mesure où ils n’ont pas la moindre idée de comment ils le font vu qu’ils n’en ont pas conscience.»

Alors que la puissance de calcul et de mémoire caractérise la machine, le joueur jouit d’une certaine vision, anticipation et intuition. Cette différenciation se résorbe-t-elle?

«Alors, on a raison de dire que les deux ne jouent pas de la même manière. Depuis le ‘machine learning’, les logiciels se rapprochent des êtres humains par apprentissage, en faisant des tonnes de parties et en mémorisant des configurations et des coups à associer à celles-ci. Les machines s’en rapprochent en devenant inconscientes. Par exemple, lors de tournois d’échecs qui opposent un champion à plusieurs joueurs, il n’a besoin que d’une seconde pour reconnaître un schéma de jeu et y apporter le meilleur coup possible. Et c’est bien parce que dans son inconscient, il a engrangé des tonnes de configurations. Depuis AlphaGo, les logiciels deviennent aussi intuitifs et automatiques que les humains.»

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C’est le nombre de configurations possibles dans le jeu de go, ce jeu de stratégie crée il y a 3.000 ans en Chine. Soit un nombre plus élevé qu’il n’y a d’atomes dans l’univers.