En immersion dans les lieux de l’islamisme radical de Molenbeek

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Hind Fraihi est une journaliste d’investigation d’origine marocaine et spécialiste du monde arabe. Il y a dix ans, elle avait infiltré durant deux mois les lieux de l’islamisme radical à Molenbeek. Suite à cette expérience, elle avait tiré la sonnette d’alarme. Aujourd’hui, elle publie « En immersion à Molenbeek », qui reprend son enquête de 2006.

Hind Fraihi - Ph. D. R.
Hind Fraihi – Ph. D. R.

Votre enquête au cœur de Molenbeek date d’il y a dix ans. Et déjà, à l’époque, vous aviez tiré la sonnette d’alarme.

« Je me suis infiltrée en 2005 dans les milieux radicaux islamistes. Je me suis présentée comme étudiante en sociologie, alors que j’étais journaliste. À l’époque, il y avait des grandes polémiques sur le sujet. On réagissait un peu de façon crispée. Aujourd’hui encore, lorsque l’on parle d’intégration, de l’islam ou de la radicalisation, les réactions sont les mêmes. Je me suis heurtée au mur du ‘politiquement correct’. »

Comment peut-on expliquer la montée de la radicalisation dans des communes comme Molenbeek ?

« Cela est difficile à expliquer. Molenbeek est une commune très active, jeune mais qui est confrontée à du chômage et à des problèmes d’éducation et d’enseignement. Mais cela se passe un peu partout. Nous mettons trop le focus sur Molenbeek. Et il y a surtout des connexions internationales. Le problème, on le voit partout: à Anvers, à Vilvorde, etc. Quand je suis à Molenbeek, je trouve une communauté très dynamique, très soudée. Ce qui constitue aussi des avantages pour certaines personnes… »

Vous expliquez que, contrairement à certaines idées reçues, la radicalisation n’augmente pas uniquement avec les chômeurs. Vous prenez l’exemple de plusieurs musulmans, ayant un diplôme et issus de familles musulmanes ‘modérées’, qui deviennent eux-mêmes radicalisés.

« On ne se sent pas accepté par la société. Même si on a un travail, on reste un Marocain, un étranger, un musulman pour les autres. L’identité reste dans la perception et le regard des autres, et ils sont trop limités. Nous ne sentons pas comme étant un citoyen valable aux yeux des autres. La situation géopolitique en Syrie ou en Palestine, par exemple, joue également un grand rôle dans le sentiment d’injustice. Il y a un grand sentiment d’injustice dans la communauté musulmane, arabe, berbère. En Europe, nous étions choqués par les attentats à Paris. Pour la communauté arabo-musulmane, ce genre d’attaques arrive tous les jours dans les pays du Moyen-Orient. Nous sommes dans un choc quotidien. »

Vous parliez du regard des autres. Comment peut-on expliquer que chez nous, des immigrés de deuxième ou troisième génération se sentent encore étrangers ?

« Nous sommes coincés, pris en sandwich entre le racisme et la discrimination. C’est réel, cela arrive chaque jour. De plus, nous sommes coincés par la tradition, les tabous et l’islamisme. Nous sommes donc coincés entre deux extrémismes: le racisme et l’extrême droite d’un côté, et l’islamisme radical de l’autre. C‘est difficile de développer une identité entre ces deux excès. »

Vous parlez, dans votre livre, de mosquées camouflées derrière des portes où trônent des livres pro-jihad. Existent-elles encore aujourd’hui ?

« Elles sont aujourd’hui encore anonymes. Mais le problème de la radicalisation ne se manifeste plus dans les mosquées. Les méthodes ont changé. Le recrutement se fait sur internet, et non plus dans les rues ou dans les mosquées. C’est encore plus dangereux car c’est plus dispersé et plus accessible pour tout le monde. »

Vous parlez également des professeurs musulmans progressistes qui sont énervés face à cette radicalisation.

« Il faut vraiment dire lorsque l’on parle de radicalisation, on parle d’une minorité de la communauté musulmane. Pour les musulmans moyens, c’est difficile. C’est un combat dual car il faut combattre l’extrémisme de l’intérieur et se battre aussi avec l’extrémisme extérieur: le racisme. »

Vous dites donc que la radicalisation n’est pas seulement en lien avec le chômage, mais que s’engager dans un tel débat serait politiquement incorrect. En quoi ?

« Parce qu’on croit toujours qu’on peut résoudre les choses uniquement par l’intégration. Mais ce n’est pas la clé. Pour moi, on doit tout d’abord résoudre les problèmes qui se déroulent dans le Moyen-Orient. De plus, je pense qu’il ne faut pas miser sur une politique d’intégration mais d’acceptation. Mais cette acceptation doit avoir lieu partout et par tout le monde. J’ai presque 40 ans, je suis née et j’ai grandi ici. Et je dois encore me justifier pour des choses auxquelles je n’ai rien à avoir, qui se passent d’ailleurs dans une autre partie du monde. Tous les jours,  je dois me justifier. Tous les jours, on me donne le sentiment d’être différente, étrangère. Ce n’est donc pas la responsabilité seulement de la politique mais de nous toutes et tous. »

Maïté Hamouchi

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« En immersion à Molenbeek », d’Hind Fraihi, éditions de la Différence, 17 €
À paraître le 10 mars