Sorour Kasmaï : Une réalité pas qu’iranienne

Voici un livre dont on a peu parlé dans les médias. Pourtant, il fait partie des meilleurs romans sortis dernièrement. Avec «Un jour avant la fin du monde», Sorour Kasmaï plonge le lecteur dans la révolution islamique iranienne et dans une société confrontée à l’islam radical. Un sujet toujours d’actualité…

Même si votre intrigue est située fin des années 70-début des années 80 et en Iran, juste après la révolution iranienne, les sujets que vous abordez sont d’actualité.

« Malheureusement, oui. C’est même le background historique de notre actualité en Europe. »

Dans votre roman, vous montrez les dérives auxquelles sont confrontées les sociétés lorsque la politique et la religion sont mélangées.

«C’était la première fois qu’une idéologie radicale liée à une religion avait comme programme d’acquérir le pouvoir politique. Très tôt, dans les années 60 en Iran, une mouvance islamique dont le leader était Khomeini voulait absolument instaurer un pouvoir politique islamique. Cette mouvance s’est appropriée en réalité le mouvement démocratique qui était au départ contre le shah et qui voulait plus de liberté et de démocratie. Ses partisans ont fait en quelque sorte avorter ce mouvement démocratique pour instaurer un régime islamique. De là, ont commencé toutes les dérives que l’on a vues par la suite. Même si les mouvements ne sont pas les mêmes (en Iran, le mouvement est chiite, ndlr), il y a des similitudes avec ce que prône aujourd’hui Daesh. Les moyens utilisés sont très proches.»

Un des moyens assez similaire que l’on retrouve en Iran à l’époque et avec Daesh aujourd’hui est l’idée de mourir en martyr.

«C’est très morbide. Cela veut dire que la vie humaine n’a aucune importance et valeur à leurs yeux car la vie, pour eux, est définie après la mort. Tout est inversé: sur terre, leur vie n’a aucune importance, ils doivent gagner la vie éternelle de l’autre côté. Ni leur propre vie, d’où les opérations kamikazes, ni la vie des autres, d’où le terrorisme de masse, ne comptent. Par exemple, pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak, Khomeini disait aux Iraniens que s’ils mouraient en martyrs, ils allaient gagner l’éternité. Ces jeunes sont endoctrinés, ils pensent que de cette manière, ils accéderont directement au paradis.»

Comme on le voit dans votre roman également, pour eux, la seule pensée valable est celle liée à l’islam radical, et toute personne qui la remet en cause est soit emprisonnée, soit tuée.

«Oui parce que, selon eux, ils détiennent la vérité suprême. Il n’y a pas de place pour être d’accord ou pas d’accord. C’est comme ça, il n’y a pas de discussion possible.»

Aujourd’hui, comment se porte la société iranienne? L’atmosphère est-elle toujours aussi oppressante?

«Avec le prisme de l’actualité, on croit que ces doctrines et idéologies sont en train de gagner du terrain. En Iran, c’est tout le contraire. Évidemment, le régime islamique et l’oppression sont instaurés, mais les générations qui sont nées sous ce régime et qui n’ont jamais vu rien d’autres n’ont pourtant pas les mêmes idéaux. Ces jeunes ne sont pas ‘musulmans’ comme le voudrait le régime. Ils sont sur les réseaux sociaux, à l’écoute de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Ils ont une soif de liberté. On voit dans la jeunesse iranienne d’aujourd’hui une envie d’ouverture. En réalité, plus il y a d’oppression et l’imposition d’une seule et unique idéologie, plus les gens en ont marre et veulent autre chose. Cela est flagrant en Iran.»

Comment peut-on expliquer cette différence entre cette jeunesse iranienne qui a soif de liberté et le pouvoir radical islamique?

«Le pouvoir a tout simplement échoué. Il ne répond pas au besoin de la jeunesse. L’Iran reste un pays très connecté malgré les interdictions -des blogueurs ont été arrêtés ou tués. Par ailleurs, personne n’a répondu aux besoins de cette société qui avance, qui progresse, qui a des idéaux, qui veut plus de liberté et de démocratie. La révolution iranienne de 1979 était pourtant l’explosion de ces revendications. Mais elles n’ont pas eu de réponses. Au contraire, un régime de terreur s’est installé. Ces revendications ont été mises ‘en stand-by’ car l’oppression est énorme. Mais elles n’ont pas été étouffées complètement.»

Lors de la Révolution iranienne, le peuple voulait plus de liberté. Pourtant, c’est un régime autoritaire qui s’est installé. Comment peut-on expliquer cela?

«Durant le régime du shah, une sorte d’industrialisation et de modernisation a vu le jour. La modernisation est normalement toujours accompagnée de réformes politiques. S’il y a plus de technologies, il y a en parallèle une ouverture de pensée. Or, le régime du shah ne répondait pas à ces besoins. Ce barrage explique alors la révolution. Et c’est en ne laissant pas la place à plus de démocratie que l’on tombe dans le piège du mouvement radical. Car on n’a pas l’expérience du débat, de la démocratie, d’élections libres. Il suffit donc que quelqu’un prône avec plus de force et de conviction une certaine doctrine pour tomber plus facilement dans le piège.»

Votre roman raconte l’histoire de Mariam, cette jeune fille qui veut changer son nom car elle porte celui de sa sœur morte. À travers ce récit, vous montrez l’absurdité de l’administration mise en place après la révolution. Une administration qui croit en la résurrection.

«L’idée de résurrection est une idée assez commune à plusieurs religions. Mais cette fille qui est rationnelle n’accepte pas l’idée qu’elle soit sa sœur réincarnée. Elle veut changer de prénom. Mais face à une administration qui est régie par des thèses islamiques, cette démarche prend de l’ampleur. Car pour l’administration, si c’est vrai que Mariam est ressuscitée, nous entrons alors dans une nouvelle ère. Cela veut dire que beaucoup d’autres gens vont être ressuscités, que les martyrs tombés à la guerre peuvent revenir sur terre. Soulignons que l’absurdité de ce genre d’administration n’est pas propre à ces années-là. Elle est instaurée par les dictatures.»

Face à ces incompréhensions, Mariam doit fuir.

«On veut l’arrêter pour user ou abuser de cette ‘vérité’. Elle, elle cherche juste la vérité. Elle veut savoir ce qui s’est passé le jour de sa naissance. Dans un régime autoritaire et dictatorial, la vérité est subversive. Ce qui est libre à savoir, c’est la vérité du régime, pas la vérité tout court. C’est cela qui la met en danger, et qui met aussi en danger ses proches.»

Elle ne s’attendait pas à un tel rebondissement dans sa quête de changement de nom.

«Sa démarche met tout le monde en danger. Alors, elle culpabilise. Au début, elle pensait que c’était juste anodin. Car on lui disait que pour constituer un dossier, elle devait porter plainte. Nous sommes en fait dans un moment de la révolution où chacun veut régler ses comptes avec le père, les ancêtres, avec le shah et le système qui existait avant. C’est une époque où les domestiques se vengeaient des maîtres. La révolution était un chamboulement profond de la société.»

En quelques lignes

Quand on lui demande si son roman est une fable, un conte ou un roman à suspense, Sorour Kasmaï répond: « C’est un livre réaliste qui montre que la réalité iranienne est gérée par d’autres lois que celles que l’on connaît en Europe ». «Un jour avant la fin du monde» est un roman qui se doit d’être lu et d’être connu. Il raconte l’histoire de Mariam, une jeune iranienne qui apprend qu’elle a le nom de sa sœur morte car elle en serait sa réincarnation. De là commence une quête de changement d’identité, mise à mal par une administration qui croit en la résurrection. L’auteure franco-iranienne nous livre un récit puissant et intense. Bien que l’histoire se situe au lendemain de la révolution islamique en Iran, les sujets qui sont abordés sont bien d’actualité. Sorour Kasmaï met en perspective les différents enjeux que nous connaissons encore actuellement en Orient. (mh)

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«Un jour avant la fin du monde», de Sorour Kamaï, éditions Robert Laffont, 306 pages, 19€

Cote: 5/5