Jean-Michel Jarre: « La musique électro est partout »

Jean-Michel Jarre revient en force avec un projet hors-norme, assez à son image d’ailleurs. Une somme de rencontres en deux tomes avec tout ce que la musique électronique compte de cadors. D’hier comme Tangerine Dream et Vince Clarke ou d’aujourd’hui avec Gesaffelstein, M83 et Air. Près de 16 morceaux pour un premier volume avant l’arrivée d’un second au printemps prochain. Le tout dans une relation très équilibrée entre les artistes.

Vu le casting, on pourrait penser que vous avez voulu faire un album-concept fait de rencontres.

«C’est tout à fait cela. L’idée de départ était de réunir autour de moi des gens qui sont une source d’inspiration, à une époque où beaucoup d’artistes de la scène électronique me citent comme une source d’inspiration. J’avais envie de montrer que des gens de différentes générations pouvaient également m’inspirer, et de collaborer réellement avec des artistes qui œuvrent sur la scène électronique depuis quatre décennies, depuis que j’ai moi-même commencé à faire de la musique. Et aujourd’hui, la musique électro est partout, il n’y a plus de frontières. J’avais envie de travailler avec des gens qui ont quelque chose en commun entre eux, une approche organique du son et une musique instantanément reconnaissable. C’est à l’opposé du ‘featuring’ que je déteste. On envoie un fichier sur le web, et les gens vont y ajouter une voix, une guitare ou un synthé sans jamais se rencontrer.»

Vous vouliez vraiment les rencontrer.

«Oui, j’ai voulu faire l’inverse. J’avais une liste de souhait dans ma tête. Et le projet est devenu plus grand que je ne pensais parce qu’il y aura un volume 2, tout simplement parce que tout le monde a dit oui. Je me suis alors retrouvé à écrire plus de deux heures de musique. L’idée était donc de me déplacer, d’aller à la rencontre des gens. Dans chaque cas, j’ai composé en fonction du phantasme que j’avais de ces artistes, mais je voulais que l’on passe du temps ensemble en laissant évidemment suffisamment d’espace par rapport à la musique que j’avais en tête pour qu’ils puissent s’exprimer librement. C’est pour cela que ça m’a pris près de quatre ans. J’ai été à Berlin pour aller à la rencontre de Tangerine Dream et Boys Noize, à Paris bien sûr pour Air, Gesaffelstein, M83, et Sébastien Tellier qui sera dans le volume 2, à Richmond pour voir Pete Townshend, à Londres pour Fuck Buttons, Vince Clark dans son studio à Brooklyn, et j’ai passé beaucoup de temps à Los Angeles avec Moby, Gary Numan, John Carpenter, Armin van Buuren… J’étais très touché que tout le monde dise oui. Parce que dans la scène électro, nous ne sommes pas autistes mais quand même assez isolés dans notre bulle. Et on n’aime pas trop partager nos secrets. Et j’étais très touché que ces personnes ouvrent leurs portes, partagent leurs secrets, leurs tics, leurs tocs, leur manière de faire de la musique. C’est pour cela que cet album est quelque chose d’unique pour moi.»

Pourquoi «The Time Machine»?

«Ce n’est pas seulement une machine à remonter le temps mais aussi à l’explorer. Aussi bien passé que futur. Je suis convaincu que la musique électronique a une famille, un héritage et un futur. Et c’est ce que j’avais envie d’exprimer dans cet album.»

On entend en effet la personnalité des intervenants. On sent vraiment l’écriture à quatre mains.

«Merci de le dire parce que c’est ce que j’ai voulu faire, aussi par respect et affection pour ces gens avec qui je travaillais. C’est mon album, évidemment, mais au-delà du fait que l’on m’entende, je voulais que l’album ait une unité et que ce ne soit pas juste un patchwork.»

Donc, la jeune génération, comme M83 et Gesaffelstein, vous inspire aujourd’hui.

«Bien sûr. Toute cette génération clame aujourd’hui que je suis une sorte de ‘godfather’ de la musique électronique. Du coup, ils sont aussi une source d’inspiration pour moi. La première fois que j’ai entendu M83, j’étais sidéré, j’avais l’impression d’entendre une sorte de Pink Floyd électro avec ses longues plages assez sombres, une énorme poésie et un énorme dynamisme. Ça donne envie de faire de la musique, d’aller en studio.»

M83, c’est très poétique, Gesaffelstein est plus martial tandis que Moby est plus pop. Vous avez dû vous adapter à eux?

«C’était un exercice intéressant parce que j’ai composé en fonction des gens, du phantasme que j’avais. Par exemple, pour moi, Moby c’est un peu le Woody Allen de la techno. Il a ce côté dépressif dans ce qu’il fait, il vient du punk, il est vraiment dans l’électronique, et j’avais envie qu’on mélange nos ADN respectifs et d’essayer que ce soit équilibré. Je crois qu’on nous entend vraiment tous les deux dans le morceau. Idem pour Gesaffelstein. Evidement il a ce côté dark-techno, mais en même temps il a un côté très organique avec beaucoup de textures derrière. Et il a une approche assez minimale, et j’ai été très impressionné par le fait que c’est quelqu’un qui, malgré son très jeune âge, sait exactement ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas.»

Et l’on croise également le réalisateur John Carpenter qui est connu pour écrire la BO de ses films.

«C’est quelqu’un qui a introduit le synthé à Hollywood. En dehors d’être le grand réalisateur que l’on connaît, c’est aussi un très grand compositeur. Et en plus, il a un son très reconnaissable. On sait tout de suite que c’est lui. Aujourd’hui, c’est une figure culte de beaucoup de DJ. Il était très haut dans ma ‘wishlist’. Je l’ai contacté en mars 2013, et il m’a dit ‘d’accord mais on ne peut pas faire ça avant janvier 2014.’ Donc, neuf mois plus tard, il m’a appelé, on s’est vu à Los Angeles, on a travaillé dans son studio et en trois semaines c’était fait. En fait, ce qui m’a touché, c’est que chacun m’a laissé le ‘final cut’. J’ai vraiment mixé et finalisé les morceaux comme je l’entendais.»

Il y a aussi Vince Clarke, fondateur de Depeche Mode, Yazoo, Erasure et qui a sorti ‘VCMG’ avec Martin Gore récemment.

«Pour moi, Vince Clarke, c’est le son des années 80. C’est le fondateur d’un son assez intemporel dans la mesure où tout le monde se réfère aujourd’hui à ces années 80. Il est immédiatement reconnaissable également avec ce côté un peu pointilliste, le Jackson Pollock de l’électro. Il a raconté qu’il avait été très intimidé quand je l’ai appelé, alors que je l’étais tout autant. C’était assez drôle. J’avais deux morceaux, et on a vite décidé d’en faire un seul en deux parties. On reconnaît sa patte. En fait, on a tous en commun cet attachement à la mélodie. C’est ce qu’il y a de plus important en musique.»

Le volume 2 est donc terminé?

«Pratiquement, mais le problème, c’est que je suis un peu schizophrène. Je suis en train de parler du premier alors que je finalise le deuxième. On y retrouve aussi des grands artistes comme Gary Numan, Tellier, David Lynch, Hans Zimmer qui est un des grands de la musique électronique et qui a la plus grande collection de synthés modulaires, mais aussi Rone que j’aime énormément. Ce que je voulais exprimer aussi, c’est que cette musique électronique est née en Europe continentale, elle n’a rien à voir avec les États-Unis, le rock, le jazz… même si l’EDM est devenue très populaire aux USA. C’est devenu la musique la plus populaire au monde, mais au départ c’est une musique européenne, et même principalement allemande avec Stockhausen, et française avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry, qui ont donné Air, Daft Punk, la techno berlinoise, etc. Et même la scène belge avec la New Beat. Il y a bien eu la house de Detroit et Chicago, mais au départ tout cela vient d’Europe. Parce que c’est l’héritage de la musique classique et ces longues plages expérimentales pas du tout formatées comme la pop américaine. C’est dans notre ADN.»

jarre

Jean-Michel Jarre « Electronica – 1. The Time Machine ».