Eric-Emmanuel Schmitt: « Je suis un agnostique croyant »

Vingt-cinq ans après son voyage au cœur du Sahara, Eric-Emmanuel Schmitt nous raconte, dans «La nuit de feu», cette expédition qui va ébranler toutes ses certitudes. Le philosophe rationaliste reviendra de cette randonnée changé à jamais. Touché par une force brûlante, le feu comme il le définit, il deviendra croyant.

Pourquoi écrire ce livre aujourd’hui, 25 ans après votre conversion?

«Pour des raisons intérieures et extérieures. Il a fallu que le livre soit mûr et qu’il ne me reste plus qu’à le cueillir, qu’à m’asseoir pour l’écrire. Je suis très pudique. Je n’aime pas parler de moi. On est dans une époque où il y a beaucoup d’autofiction, où les gens aiment beaucoup se raconter. Personnellement, je n’ai jamais jusqu’à aujourd’hui dit ‘Je’ dans mes ouvrages. Mais ici, il était important de dire que c’était une histoire vraie, que cela m’est réellement arrivé en 1989. Je devais revendiquer le vécu de cette expérience extraordinaire du désert. Par ailleurs, il y a des raisons extérieures. Il y a trop de bruits dans le monde. D’un côté, il y a le vacarme des fanatiques et, de l’autre côté, le sarcasme des pseudo-intellectuels. L’un et l’autre me sont insupportables parce que c’est une négation de la vie intérieure, de ce qui se passe au fond de nos âmes. Nous avons tous un rapport au mystère, à l’inconnu. Entre ce vacarme des terroristes, des fanatiques qui prétendent agir au nom de la foi, et le sarcasme de ceux qui pensent qu’il faut se débarrasser de toute foi, j’ai voulu écrire ce livre qui vise à raconter le silence profond qui est en nous, notre rapport au mystère.»

La foi est de l’ordre privé. Avec le livre, vous rendez la vôtre publique.

«Ce que je rends publique, ce n’est pas tant ma foi, mais plutôt la surprise de passer d’un état d’athée à l’état de croyant. Je n’étais pas du tout le bon candidat. Je suis athée, né dans une famille athée, j’ai eu une instruction athée et un métier athée -j’enseignais la philosophie à l’université. Cet homme-là a eu tout d’un coup, au pied du mont Tahat, le démenti de son athéisme. Ce que je veux communiquer à travers ce livre, c’est qu’on n’est jamais enfermé dans des opinions. Tout peut arriver. De plus, je veux expliquer ce qu’est pour moi la foi d’une façon moderne. Selon moi, croire, ce n’est pas savoir. Il y a une chose qui me déplaît énormément, c’est la confusion entre croire et savoir. Depuis cette nuit au désert, je ne sais rien de plus. Simplement je crois. Croire, c’est un moyen d’habiter l’inconnu. Dans l’épilogue, je demande que la foi et la raison soient humbles. La foi doit savoir qu’elle n’est qu’une foi, c’est-à-dire une façon d’habiter l’inconnu, de faire crédit au monde. La foi n’est pas un savoir, elle ne doit donc pas se confondre avec lui. D’un autre côté, il faut que la raison soit également humble car elle ne peut pas répondre à des questions essentielles comme l’existence de Dieu.»

Comment se sent le philosophe rationaliste que vous êtes face à cette croyance?

«Je pense que l’Homme est une double trame. Il y a la trame de la raison et celle du cœur. Quand je suis entré dans le désert, je n’avais que la trame rationnelle avec un idéal de maîtrise et de domination -cet idéal, je l’ai laissé enfoui dans le sable. Aujourd’hui, j’ai toujours la trame rationnelle -je suis un partisan de la connaissance, je suis pour la multiplication et l’approfondissement des savoirs- mais j’ai également la trame du cœur -cette façon d’habiter le mystère et l’inconnu. Un homme, c’est les deux. J’ai enfin l’impression d’être complet. Avant, je ne me fiais qu’à ma raison, j’étais incomplet. Aujourd’hui, si vous me demandez si Dieu existe, je vous réponds: ‘Je ne sais pas. mais je crois que oui.’ Je me définis comme un agnostique croyant. Si quelqu’un vous répond: ‘Je ne sais pas mais je crois que non’, il sera un agnostique athée. Et il y a ceux qui disent ‘Je ne sais pas et je m’en fous’, ce sont les agnostiques indifférents. L’imposture commence quand on dit ‘Je sais’. Quand quelqu’un dit ‘Je sais que Dieu existe et il m’a dit de faire ceci’, cela donne des fous de dieu, des terroristes, des systèmes politiques tel que Daesh. Quand il y a celui qui vous dit ‘Je sais que non’, cela donne des intégristes athées qui peuvent être assimilés également aux pires dictatures. Quand la foi se confond avec le savoir, cela donne la violence.»

Dans les interviews, vous vous affirmez d’une religion. Pourquoi le souligner?

«Attention, je ne le dis pas dans le livre. Cela sera peut-être l’objet d’un autre livre. L’expérience que je fais de dieu dans le désert est l’expérience d’aucune religion ou de toutes.»

Et vous appuyez bien là-dessus dans votre roman. Ce pourquoi j’étais étonnée de lire que vous divulguiez la religion que vous avez choisie lors de la promotion de ce livre.

«Ce sont les journalistes qui ont amputé des raisonnements intermédiaires. Je lutte beaucoup contre une récupération. Quand je suis revenu de cette expérience dans le désert, j’ai lu tous les textes de toutes les religions, les poèmes mystiques du monde entier. Je me sens frère partout. J’ai toujours développé un respect et un intérêt profond pour toutes les spiritualités. Après, il y en a une qui m’apporte quelque chose de plus qu’à ma nuit: c’est le christianisme.»

Qu’est-ce qui vous fait croire que ce vous avez vécu dans le désert est de l’ordre du divin? Que ce n’est pas lié à une réaction psychique face à la peur?

«Je n’ai jamais vécu d’autres moments comme celui-là. Il ne suffit pas que je saute un repas pour que je le revive (rires), ni que j’ai froid. Après, j’ai essayé de nier. J’avais la boîte à outils philosophiques ou scientifiques pour expliquer ce qui m’est arrivé. C’était plus facile de ‘réduire’ Mais pourquoi ‘réduire’? Pourquoi ne pas accepter la chose telle qu’elle s’est donnée? Pour conforter le rationaliste? Pour ne pas me sentir différent? Pour ne pas devoir accepter qu’une révélation soit une révolution? J’ai accepté que toutes les cartes tombent pour pouvoir tout reconstruire. J’ai essayé de mettre cette expérience à la périphérie de ma vie et de ne plus y penser, mais il y avait un travail alchimique qui se passait au fond de moi et qui me poursuivait.»

 

En quelques lignes

À 25 ans, Eric-Emmanuel Schmitt entreprend un voyage au sud de l’Algérie. Cette randonnée au cœur du désert changera profondément l’homme qu’il est. D’athée, il en reviendra croyant, ou plutôt «agnostique croyant», comme il se définit lui-même. Lors de son expédition, il perd ses compagnons et se retrouve à passer une nuit seul dans le désert glacial. Cette nuit, il la nommera comme Pascal ‘la nuit de feu’. Comme lui, il était un philosophe rationaliste, qui a été touché par une force brûlante. Un feu qui changera à jamais sa conception de la ‘vie’. Eric-Emmanuel Schmitt ne sera après cela plus jamais le même, il reconnaîtra enfin ‘le visage’ qui est le sien. Dans «La nuit de feu», il nous raconte, tel un conteur, son voyage spirituel qui a transformé sa vie. Un voyage qui est celui de la ‘rencontre’: sa propre rencontre avec la spiritualité mais aussi avec l’‘autre’ -le jeune touareg dont il dresse un tendre portrait, le scientifique pour qui la raison prime sur tout, la croyante qui se sent incomprise. À travers un chemin personnel, c’est une histoire universelle que nous conte l’écrivain.

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«La nuit de feu», d’Eric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 192 pages, 16€