Patrick Roegiers: La face cachée de Georges Simenon

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Plus qu’une simple relation entre deux frères, c’est un portrait croisé entre deux personnes proches l’une de l’autre et pourtant si opposées que nous dépeint Patrick Roegiers dans ‘L’autre Simenon’. L’autre Simenon, c’est Christian, le frère de Georges, mais c’est aussi la face cachée du célèbre écrivain.

Nous ne connaissons pas grand-chose finalement de Christian Simenon. Comme s’il avait été effacé de l’histoire.

«C’est exactement tout le problème : comment fait-on disparaître un personnage? Ce qui m’a intéressé, c’est l’histoire d’un inconnu, frère de quelqu’un de célèbre, qui collabore, devient rexiste, participe à une tuerie et qui disparaît sans laisser de trace, sous un faux nom. Lorsque l’on creuse un peu plus, on se rend compte qu’en plus, le premier à le faire disparaître, c’est Georges lui-même, son frère. Il le fait disparaître pour s’en débarrasser. Christian est en réalité condamné à mort par contumace, ce qui nuit à la carrière de Georges et salit sa réputation. Il l’envoie donc à la Légion étrangère -qui devient dans mon roman la Légion Wallonie- où il meurt dans des conditions effroyables. Par ailleurs, il le fait non seulement disparaître dans la vraie vie mais également dans son œuvre. Dans ‘Je me souviens’, il raconte son enfance avec ses parents et son frère, un frère qu’il aime bien, avec qui il s’entend. Par contre, dans ‘Pedigree’, un roman autobiographique qu’il écrira plus tard, Christian n’est pas cité une seule fois. Et dans la suite de l’œuvre de Georges, il n’y aura plus jamais d’histoire de frères. Comme je l’écris dans mon roman, lorsque je raconte la dernière rencontre entre les deux frères sur la Place Vendôme, Georges restera le seul Simenon, il a accompli un crime parfait.»

Cette dernière rencontre, assez troublante, entre les deux frères a-t-elle vraiment existé?

«Beaucoup de choses sont réelles dans mon livre et d’autres sont inventées, bien évidemment. Il faut savoir que Georges Simenon et les biographes avérés ont toujours dit que les deux frères s’étaient rencontrés Place des Vosges. Je l’ai placée Place Vendôme parce que c’est là que notamment tous les officiels du régime nazi étaient installés. Personne ne saura jamais ce qu’ils se sont dit. C’est évidemment le lieu idéal où le romancier peut intervenir. J’invente le dialogue qu’ils auraient pu avoir. Je donne une vision fictionnelle de cette rencontre. Il l’expédie à la Légion Wallonie dans mon livre ou à la Légion étrangère dans la réalité, là où, au fond, on perd son identité. C’est quand même fascinant que Christian Simenon, frère du célèbre Georges Simenon, disparaît de la terre entière sous un faux nom.»

Comment peut-on être sûr que ça soit Georges qui envoie son frère à la Légion étrangère?

«Parce qu’il l’a écrit. Mais Georges, qui est d’une habilité redoutable, a écrit que c’est André Gide qu’il lui avait suggéré d’envoyer son frère à la Légion étrangère. Il le dit quand André Gide est mort… On ne saura donc jamais si André Gide lui a réellement dit ça! De toute manière, une fois que Georges Simenon dit quelque chose, cela ne peut être que la vérité…»

Vous écrivez dans votre livre que «chaque homme a en lui une ombre». Cette phrase signifie-t-elle que Christian est l’ombre de Georges?

«Comme c’est le frère disparu, l’‘autre Simenon’, c’est Christian, le frère dont on n’a jamais entendu parler. Mais c’est également l’‘autre’ Georges Simenon, l’autre face de Georges. La mise en lumière de l’un révèle la part d’ombre de l’autre. Ces deux frères sont indissociables. Christian, si on le prend seul, n’est qu’un lâche, un salaud ordinaire et un collaborateur comme il y en a eu tant d’autres en France et en Wallonie. Il n’a rien d’exceptionnel. Je ne raconte pas sa vie, je décris son parcours. Je ne reconstitue pas son existence, je lui donne une présence. Ce qui a d’extraordinaire chez Christian Simenon, c’est que c’est le frère de Georges. Alors quand on fait un travail sur Christian, on est obligé de remonter à Georges. C’est à ce moment-là qu’est révélé tout un pan de la vie de Georges pendant l’Occupation, une partie de son histoire qui avait été aisément dissimulée.»

On a accusé Georges Simenon de collaboration. Il avait effectivement des relations avec les Allemands. Comment peut-on expliquer qu’il ait été blanchi de tout soupçon?

«C’est très compliqué à expliquer car c’est une époque très compliquée. Toute l’époque de l’Occupation est abominable. C’est une époque où les hommes n’avaient plus aucun repère. Tout était permis, tout le monde était prêt à tout pour sauver sa peau. La période de l’épuration n’était pas plus simple. Il y avait une sorte de justice faite par soi-même. Une justice assez expéditive. Georges Simenon est assigné à résidence, on fait de véritables enquêtes sur lui. On l’accuse de beaucoup de choses mais on n’a jamais de preuve. Il se rendait dans un bordel de luxe – en-dessous de chez Edith Piaf- où tout Paris allait et se retrouvait à côtoyer les officiers de la Wehrmacht en civil. Mais avec Georges Simenon, il n’y a jamais eu aucune preuve. Pourtant, il y a eu des films produits par Continental, créé par Joseph Goebbels. Il vend l’exclusivité de Maigret, il se rend à un dîner de collabo près des Champs Elysées organisé par Alfred Greven. Alors, oui, il n’a pas été très résistant. Mais on ne peut pas dire non plus qu’il ait trahi des Juifs ou envoyé des gens à l’extermination.»

Aujourd’hui comment peut-on expliquer l’amnésie, pour ainsi dire quasiment générale, sur cette part de l’histoire de Georges Simenon?

«Beaucoup de gens s’en sont arrangés. On  a dressé une statue à la mémoire de Georges Simenon, le grand écrivain. On a oublié son attitude trouble. Pourtant, il me semble qu’un écrivain se doit à sa complexité: à ses parts d’ombres et de lumières. Par exemple, ses écrits qu’il publie dans la Gazette de Liège à ses débuts sont ignobles et d’une violence aussi exacerbée que les pamphlets antisémites de Céline. Lorsqu’il raconte sa vie, il renie ces écrits, il explique qu’il était jeune, que c’est son rédacteur en chef qui lui ordonnait d’écrire de cette manière. Son habilité réside dans le fait qu’il n’est jamais responsable de rien. Personnellement, je considère que quand on est un grand écrivain, on est responsable de tous ses écrits, de A à Z. Je ne comprends pas pourquoi plein de simenoniens, d’universitaires, d’intellectuels n’ont jamais soulevé cet aspect-là de son œuvre.« 

On ne peut pas dire que vous faites, dans votre roman, un procès à Georges Simenon. Toutefois, j’ai l’impression qu’à travers l’histoire de son frère, c’est avant tout un propos assez catégorique sur Georges Simenon que vous livrez.

«Pas seulement vis-à-vis de lui. Christian, qui n’avait vécu aucune existence, je lui en donne une. J’ai été voir la maison dans laquelle a eu lieu la tuerie de Courcelles, j’ai vu des photos. Christian a participé à cette tuerie à cause du rexisme. Et l’histoire du rexisme, c’est l’histoire de la collaboration en Wallonie. Alors quand on regarde tout ce pan de l’histoire, il n’y a aucune raison d’épargner Georges Simenon qui se la coule douce en Vendée et de ne pointer que du doigt la part sombre de Christian. Cette part sombre n’est pas seulement celle d’un individu mais celle de toute la Wallonie. Et quand l’histoire se tait, la fiction parle.»

Georges Simenon ne pouvait pas ignorer le rôle de son frère dans le rexisme.

«Il ne l’ignorait pas. Ils se sont vus à Saint-Mesmin-le-Vieux. Je ne raconte pas cette rencontre dans mon livre car je voulais tout garder pour la rencontre finale pour des raisons dramaturgiques. Je tiens à dire que les deux frères s’aimaient beaucoup. Georges Simenon disait ‘Je me hais’, ‘Je me déteste’. Ce qui est très intéressant parce qu’au fond, les deux frères ne font qu’un. Si on dit que Christian, c’est Georges et que Georges, c’est Christian. Alors on peut se demander s’il hait et déteste cette part-là de Christian ou s’il déteste une  part de lui-même. C’est sur ce niveau métaphorique et  psychanalytique que je joue. Mon livre, c’est l’histoire de deux frères. Depuis la nuit des temps, les histoires de frères sont compliquées. Ce récit n’est pas seulement une petite affaire belge, une petite histoire de collaboration.  Il y a derrière cela une dimension mythique qui touche les gens. Pourquoi les guerres d’héritage sont-elles parfois les plus terribles? Les familles peuvent être le lieu où la haine s’exprime le plus ! »

Ce qui est intéressant également dans votre livre, c’est de voir comment deux personnes si proches que sont deux frères, dans une situation extrême, prennent deux chemins opposés mais complémentaires.

« L’un n’existe pas sans l’autre. C’est en reconstituant les deux faces de la médaille qu’on a l’histoire complète. J’ai essayé de raconter une histoire qui m’a fascinée par un manque, par ce frère qui n’est qu’une ombre portée. Je n’ai surtout pas voulu lui redonner plus d’existence. Je voulais que Christian, qui a disparu, ne revienne que par sa présence comme un personnage simenonien. Georges a souvent imaginé des personnages d’entre-deux, qui disparaissent et réapparaissent. Cela correspond à cette époque où les gens vivaient cachés. Si on ne vivait pas caché, on mourrait ! Je ne voulais donc pas donner plus de consistance au personnage de Christian en lui inventant une vie privée ou sexuelle. Christian, c’est le visage du rexisme comme Degrelle en est la voix ! Christian Simenon existe par ses actes. Ce sont ses actes qui le définissent. »

Votre livre montre également comment un individu, paumé, adhère à des idées extrémistes.

« Il adhère au rexisme plus par désœuvrement que par conviction. Il n’a aucune idéologie, il ne pense pas du tout. Il n’est pas un intellectuel. Des personnages comme lui qui se retrouvent embarqués dans des zones frelatées, dangereuses et nauséeuses, on en connait aussi aujourd’hui chez nous : en Flandre, en France. En France, il y a le FN et nous savons tous que Jean-Marie Le Pen était un ami de Léon Degrelle. Des Christian Simenon, il y en a pleins les rues. Cette montée de l’extrémisme est partout. Cette lave des années 30-40 n’est pas retombée puisque je vois qu’elle continue à prospérer. »

Y a-t-il alors un lien entre l’écriture de votre livre et la montée actuelle de l’extrémisme ?

« Ce n’est pas un calcul de ma part. J’ai toujours écrit sur des personnages en rupture. Je suis ma grammaire romanesque. Le sujet qui m’intéressait était de parler d’un frère inconnu d’un frère célèbre. Quand j’ai raconté à mon éditeur l’existence de Christian Simenon, il a été sidéré. Ce que je trouve intéressant, c’est que mon livre ne répond pas seulement à mon désir, en tant qu’auteur, mais qu’il coïncide également avec son époque, ses hantises et ses peines, et qu’il m’échappe. J’aime l’idée que mon livre ne m’appartienne plus du tout. Pour moi, ce livre parle à tout le monde ! »

En quelques lignes

autre simenonQui était l’’autre Simenon’ ? Qui était ce frère que Georges a voulu faire disparaître ? Était-il sa part d’ombre ? Reflétait-il sa propre face cachée ? Celle qui sous-entend qu’il était plus du côté des collabos -bien qu’il n’ait jamais participé à quelconque massacre, soulignons-le!- que des résistants. « L’autre Simenon », c’est une histoire à trois temps. Celle de la montée du rexisme dans les années 30 et de son incarnation à travers Léon Degrelle. Celle d’un individu paumé qui va adhérer à des idées extrémistes alors qu’il n’était voué à aucun destin politique. Et celle d’un homme célèbre qui veut effacer une partie de son histoire, même si cela doit notamment passer par la disparition d’un proche. Patrick Roegiers décrit, avec une écriture aisée et parsemée de jeux de mots, de poésies, d’hymnes et de furtifs dialogues donnant du rythme à son propos, comment « Christian », ce frère infréquentable, est en réalité la face cachée de Georges, comment « la mise en lumière de l’un révèle la part d’ombre de l’autre ». « L’autre Simenon » est un roman passionnant qui fait froid dans le dos. On ne peut s’empêcher de transposer la montée de l’extrémisme des années 30-40 à notre époque. Troublant, ce roman ne peut vous laisser indifférent. (mh)

« L’autre Simenon », de Patrick Rogiers, éditions Grasset, 304 pages, 19€