Amélie Nothomb: Tragédie, conte et bouffonerie

Un roman par an, c’est le rythme d’Amélie Nothomb. Cette année encore, la rentrée littéraire ne dérogera pas à la règle. Les fans de l’écrivaine découvriront le tout nouveau «Nothomb», qui plonge le lecteur dans l’aristocratie belge.

Comment peut-on définir «Le crime du comte Neville». C’est un conte? Une tragédie?

«C’est à la fois un conte, une tragédie et une bouffonnerie. C’est-à-dire que c’est exactement comme la vie. Il y a des éléments féeriques, des éléments issus des légendes. Mais il y a aussi de la pure horreur comme dans toutes les vies. Et il y a aussi de la bouffonnerie car il suffit de regarder n’importe quelle vie pour voir que c’est vachement rigolo.»

Pour écrire ce roman, vous vous êtes inspirée d’un livre d’Oscar Wilde «Le Crime de Lord Arthur Savile». Pourquoi?

«Oscar Wilde est pour moi le plus grand écrivain qu’il soit. C’est comme un suprême devin de l’art. Je me disais que ça devait être intéressant d’entrer dans sa structure narrative et de voir ce qu’il en ressortirait. Mon pari était en quelque sorte de tomber enceinte d’Oscar Wilde (rires). C’était un pari hasardeux, de tomber enceinte d’un mort et qui plus est, d’un mort qui n’aimait pas les femmes.»

Et puis, vous vous êtes également inspirée de votre propre vie, de votre famille.

«Tout comme Neville, ma famille est en train de perdre son château -ce qui n’est pas très grave en soi mais cela me rend triste- et je voyais une passerelle entre cet univers-là et celui de Wilde. De plus, je me suis inspirée de mon père pour créer le comte de Neville. J’ai imaginé ce qu’aurait été mon père s’il n’avait pas toujours vécu à l’étranger, s’il avait eu une carrière belge. Il existe un grand point commun entre la carrière de Neville et celle de mon père: il a toujours adoré recevoir et a toujours reçu énormément. C’est comme si l’essentiel de la vie était pour lui de recevoir. Il a calculé que pendant qu’il était diplomate, il a reçu 1.000 personnes par mois.»

Comment, en tant qu’enfant, arrive-t-on à trouver sa place parmi tous ces invités?

«On ne la trouve pas. Je n’étais pas exclue des réceptions mais je n’étais pas invitée non plus. Cela me donnait un très grand sentiment d’étrangeté. Je pense que ça contribuait à ce que je devienne une très grande lectrice. Car que faire pendant tout ce temps? On reste dans sa chambre et on lit.»

L’un de vous a-t-il eu le fantasme du meurtre de l’invité?

«Moi je l’ai eu! Mon père, pas du tout. Au contraire! Il reçoit les gens avec grâce et bonheur. Moi, par contre, c’est vrai que j’ai mûri le fantasme de tuer des invités. C’est aussi pourquoi je ne reçois jamais les gens chez moi, j’aurais trop peur de les assassiner (rires).»

Regardiez-vous, comme le comte, lequel des invités mériterait le plus de mourir?

«Oui je l’ai fait, et j’avais trouvé pas mal de candidats (rires).»

L’aristocratie belge en prend pour son grade.

«C’est un milieu que je connais bien. Je ne sais même pas dire si c’est un milieu que j’aime ou non. C’est celui de mes parents. Mais c’est un milieu un peu difficile. C’est également une aristocratie très fermée. Elle a donc du mal à évoluer. Mais elle n’a pas que des mauvais côtés. Mon comte de Neville a un côté très charmant.»

Il y a quelques mois, vous avez reçu le titre de baronne.

«C’est vraiment la meilleure de l’année. Quand j’ai écrit ce livre, j’étais à des années-lumière de me douter que le roi des Belges avait l’intention de me donner un titre. Et je pense que le roi des Belges était loin de se douter que j’étais en train d’écrire un livre sur l’aristocratie belge.»

Votre personnage a des principes. Il est plus choqué par le parricide que par l’infanticide.

«Je le comprends. Je ne dis pas que tuer ses parents, ce n’est pas bien mais on peut avoir ses raisons. Par contre, tuer ses enfants est un acte profondément immoral. Mon malheureux personnage qui a tout fait pour éviter l’infanticide, en n’appelant pas son troisième enfant Iphigénie, est quand même confronté à la même situation que s’il l’avait appelée de cette manière. Mais nous ne raconterons pas la fin!»

En quelques lignes

À quelques jours de la dernière réception qui aura lieu dans le château familial, le comte Neville apprend d’une voyante qu’il va y assassiner un de ses invités. Impossible, pense-t-il au début! Le comte connaît trop bien les bonnes manières et l’art de recevoir. Mais l’idée fait son chemin, et lorsque sa fille Sérieuse (qui aurait pu s’appeler Iphigénie puisque son frère et sa sœur ont été baptisés Oreste et Electre), lui propose de la tuer, il est encore plus désemparé. Un peu comme le lecteur lorsqu’il lit le dénouement de l’histoire -qui ne tient qu’en deux ou trois pages. Et c’est bien dommage, car l’idée du livre est bien trouvée (merci Oscar Wilde), le portrait de l’aristocratie belge et de ses contradictions intéressant, et les réparties parfois hilarantes. Mais le résultat final est quelque peu décevant. Notre baronne belge de l’écriture nous a déjà habitué à mieux…

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«Le crime du comte Neville», d’Amélie Nothomb, éd. Albin Michel, 144 pages, 15€