Didier Van Cauwelaert: « Jules », une histoire qui a du flair

C’est un magnifique roman que nous livre Didier van Cauwelaert avec «Jules». Un roman qui est non seulement une comédie romantique mais également un incroyable récit sur un chien d’aveugle dont la maîtresse retrouve la vue.

Vous avez eu du flair avec ce roman…

«C’est une histoire que je porte depuis très longtemps. Quand j’avais 12-13 ans, je faisais du théâtre amateur pour une pièce qui finançait des chiens guides d’aveugle. C’est là que j’ai vu pour la première fois ce binôme formidable. Avant de raconter une histoire avec un chien d’aveugle, il me fallait une perturbation. Il m’a fallu des années. Et il y a eu deux déclics. Tout d’abord, je me suis dit que pour raconter ce lien entre le chien et cette femme, Alice, il fallait que ce lien se brise. Ensuite, un jour à l’aéroport, je passe devant un stand de macarons et je vois ce type stationnaire. Et il y a eu cette fameuse loi de 2008 qui interdit de séparer le chien de l’aveugle. Un jour à l’embarquement, je me retrouve moi-même dans ce moment d’hystérie où l’avion est plein et le commandant décide que tous les animaux seraient en soute. c’est là que je suis intervenu.»

Vous êtes Zibal alors, le personnage de votre roman?

«Oui, sauf que quelqu’un comme moi, ça n’a pas d’intérêt. Zibal quitte son stand, il se met en danger. C’est un acte signifiant. J’aime dans la vie des gens qu’il y ait la perturbation extérieure les amenant à prendre un risque, à les sortir de leurs limites habituelles. C’est comme cela que le roman est né.»

Vous aimez mettre vos personnages dans des situations extraordinaires. Mais ici, cette situation peut arriver, puisque vous l’avez vécue.

«Ce qui me fascine dans l’extraordinaire, c’est ce côté familier. Il suffit de changer légèrement son angle de vue. Sinon, c’est la fameuse chanson de Brassens ‘Les passantes’. Il faut un moment donné provoquer.»

Votre livre parle de reconstruction, de la reprise en main de son destin.

«Comme j’aime bien les situations décalées, c’était important pour moi de me mettre dans la peau d’une femme aveugle qui retrouve la vue. Elle doit reconstruire. Son univers intérieur était plus intéressant que la vie réelle. Pour avoir côtoyé beaucoup de handicapés, ce que je trouve intéressant est de voir qu’ils vivent dans quelque chose qui, pour nous, paraît très dur mais qui, pour eux, est valorisant. Ils font appel à une telle force de remplacement, de densité de joie de vivre, d’imaginaires… qu’ils vivent plus que les autres. Quand elle retrouve la vue, elle redevient une jeune femme comme une autre. Il y a un tel déphasage.»

On sent qu’Alice est mal à l’aise. Elle voudrait même revenir en arrière.

«Elle se le dit tout de suite: elle préfère ne rien voir avec son chien que voir toute seule.»

L’image que lui renvoie son miroir ne lui convient pas.

«Elle n’aime pas ce qu’elle voit: son apparence, son décor et surtout ses tableaux (Alice est peintre, ndlr). Ses tableaux étaient l’image la plus intime qu’elle donnait d’elle. Elle pensait qu’elle puisait dans la joie, qu’elle communiquait sa joie de vivre, sa lumière intérieure. Mais elle découvre que c’est complètement anxiogène, plombé. Ces tableaux parlent de sa détresse qu’elle s’est cachée. Pourtant, tout le monde lui disait ce qu’elle voulait entendre. En réalité, les gens répétaient ce qu’ils lisaient dans le programme, et donc ce qu’elle-même avait dit.»

N’était-ce pas délicat d’écrire sur une aveugle qui retrouve la vue?

«C’est toute l’empathie du romancier. Le premier niveau important est de travailler sur les détails. C’est ce qui est le plus révélateur. J’essaie de ne pas passer par les états d’âme du personnage mais par le factuel, par ce qui fera que le lecteur va ‘voir’. Après seulement, je parle de ce que le personnage pense. J’essaie d’être juste. Comme un musicien, je sens s’il y a une fausse note.»

Zibal, aussi, se reconstruit. Il a vécu une descente sociale fulgurante.

«Et cette descente sociale l’est pour raison affective. Lorsqu’on est viré ou escroqué, vous pouvez réagir, vous bagarrer. Mais quand c’est la femme que vous aimez qui vous a fait ce tour-là… Comme il le dit: ‘J’ai une opinion trop haute de l’amour pour y mêler les avocats’. Il y a chez lui une hyperlucidité un peu invalidante mais qui est en même temps une vraie qualité, celle de la distance. Il est intact malgré les épreuves qu’il a subies. C’est pour ça qu’il peut se jeter dans cette histoire, dans cet amour. Il est disponible. De plus, il a cet humour salvateur. Et sa dégringolade l’a amené à faire de belles rencontres. À la limite, il n’en demandait pas plus.»

C’est un roman choral à deux voix. On a le point de vue d’Alice et celui de Zibal en alternance.

«Je ne voulais surtout pas faire parler le chien. L’intérêt est que le lecteur arrive à se mettre dans la peau du chien à travers les informations que lui donnent ces deux êtres humains: l’un qui l’a perdu après ce lien tellement fusionnel et l’autre qui voit débouler ce labrador dans sa vie. Et puis, j’avais besoin du regard d’Alice. De plus, il y a deux passages en italique qui racontent le déplacement du chien. Ces moments ne pouvaient pas se raconter différemment car ni Alice ni Zibal n’étaient présents. C’est finalement raconté comme s’il y avait une espèce de caméra non subjective qui le suit dans ses déplacements. On voit de cette manière le chien dans son obstination, ses doutes, ses incertitudes.»

Ce roman est l’occasion de parler d’un sujet qui vous touche: l’épilepsie.

«Oui, je suis aujourd’hui le parrain de la Fondation française pour la recherche sur l’épilepsie. Aujourd’hui, il y a de la discrimination envers les épileptiques. Si vous travaillez en tant que fonctionnaire et que vous ne déclarez pas la maladie, vous pouvez être viré. C’est fou! Bon je suis d’accord qu’il vaut mieux ne pas être chauffeur de bus quand on est épileptique… Et un jour, je découvre les chiens d’assistance pour épileptique. La Fondation s’efforce de recueillir des fonds pour leur formation. Mais cela n’est pas facile.»

En quelques lignes

Tout commence à l’aéroport, dans un magasin de macarons où travaille Zibal de Frèges, un ancien ingénieur biochimiste et astrophysicien. Un jour, il y fait la rencontre d’Alice, une belle jeune femme aveugle, et de son chien, Jules. Il tombe immédiatement sous son charme. Quelques instants plus tard, vient la perturbation que l’auteur, Didier Van Cauwerlaert, aime tant utiliser dans ses romans: le commandant de bord décide que tous les animaux iraient en soute. Alice panique, elle ne peut être séparée de son chien. C’est à ce moment-là que ‘Monsieur Macaron’, comme elle l’appellera, intervient… Mais plus qu’une comédie romantique, ce roman raconte l’histoire d’un chien d’aveugle qui perd tous ses repères lorsque son maître retrouve la vue. C’est avec finesse, subtilité et empathie que Didier van Cauwelaert conte ce récit d’un chien incroyablement attachant qui s’est fixé deux nouvelles quêtes: rapporter à Alice, Zibal, cet homme sur qui elle pourra s’appuyer comme elle le faisait sur lui avant et trouver la personne qui aura encore besoin de lui, en tant que chien d’assistance. Une incroyable histoire racontée par un romancier hors pair. (mh)

4/5

«Jules», de Didier van Cauwelaert, éditions Albin Michel, 288 pages, 19,50€

9782226314833g