Comment Daesh arrive à embrigader les jeunes

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Anna Erelle (nom d’emprunt) est une journaliste française qui travaille depuis quelques années sur la question des départs des Européens en Syrie et en Irak. Dans son livre «Dans la peau d’une djihadiste: Enquête au cœur des filières de recrutement de l’État islamique», elle raconte comment, à travers le faux profil de Mélanie Nin, elle est entrée en contact avec Abou Bibel, un chef de brigade français du groupe terroriste, qui essaiera de l’embrigader pour qu’elle le rejoigne en Syrie.

Pour une question de sécurité, vous utilisez un nom d’emprunt. Comment le vivez-vous aujourd’hui ?

« Moi je vais bien, je vis bien, je suis sereine. Je pense qu’aujourd’hui, je n’ai pas de raison d’avoir peur. La vie est un peu plus compliquée parce que le livre est sorti le lendemain des attentats de Charlie Hebdo. C’est sûr que le climat de peur dans lequel on vit aujourd’hui fait qu’il y a plus de gens qui veillent sur moi. Je reçois encore des petites menaces.»

À la fin de votre livre, vous expliquez qu’une fatwa incite à votre viol, votre lapidation, à une mort lente et douloureuse.

«Ce sont des mots très violents. C’est épouvantable de voir son visage circuler avec les mots ‘viol’, ‘lapidation’, etc. Ça m’a surtout blessé parce que d’après ces vidéos, je me suis moquée de l’islam alors que pas du tout. Je parle d’une organisation terroriste qui ne comprend pas elle-même la religion ou en tout cas, d’une manière très très parcellaire. Il y a un amalgame qui est fait. Et, j’espère qu’on ne fera pas de même pour le livre.»

Pour mener vos enquêtes, vous vous êtes créé un faux profil Facebook sur lequel vous voyez défiler des vidéos de propagande avec des images qui montrent une ‘belle’ Syrie suivies de meurtres.

«C’est une toute nouvelle façon de faire. Normalement, les jihadistes se cachent. Et là, ce qui est dingue, c’est qu’ils véhiculent sur internet des photos, des vidéos, tout ce qu’ils peuvent. Au début, on les pensait un peu stupides, et puis le monde entier a commencé à savoir qui ils étaient. Ils ont fait parler d’eux. Alors, le message, c’est ‘Venez, en plus vous pourrez en témoigner sur internet’.»

Dans votre livre, vous expliquez comment les recruteurs étudient leurs futures recrues avant de les embrigader.

«En effet, Abou Bilel attend de cerner qui il a en face de lui. À partir de ce moment-là, il lui sort un discours fabriqué. Si Mélanie avait été intéressée par les armes, ce qui n’était pas son cas, il lui aurait vendu une vie de pacha où elle aurait eu une armée. Ici, elle recherchait plus des repères. Donc, il l’a mise du côté des orphelins, de la mère de substitution. Après, il a donné un côté romantique à l’affaire. Bilel est une personne qui lui semble si sûre de lui, qui a presque le double de son âge. Il lui dit qu’il faut qu’elle vienne l’aider à délivrer le pays, que c’est un grand homme et qu’elle deviendra une grande femme. Il lui vend un pays féerique.»

Et au bout de 48h, il lui/vous propose de se marier.

«Ce qui est encore plus dingue, c’est qu’on ne peut pas dire qu’il en est tombé amoureux car il n’a jamais vu Mélanie, il ne m’a jamais vue. À ce moment-là, il communique avec elle par écrit, il ne connaît rien d’elle à part ce qu’elle veut bien lui raconter. La preuve, c’est que je me suis inventée un personnage. Après, il me découvrira par skype. Tout ce qu’il savait, c’est qu’elle est européenne, convertie et très jeune.»

Oui, et dans votre livre, vous expliquez qu’il n’est pas contre le départ d’une mineure.

«Quand Bilel a demandé mon âge, j’étais un peu prise au dépourvu parce que je me suis doutée qu’à un moment nous allions skyper. J’aurais aimé me faire passer pour une mineure mais j’avais peur qu’il se rende compte que c’était une arnaque. Alors, j’ai tenté de dire que j’avais une amie de 15 ans qui voulait partir avec moi. Il m’a répondu qu’il était très content, qu’il n’y avait absolument aucun problème, qu’elle a largement l’âge de se marier et que d’ailleurs, il a plein de frères au sein de Daesh qui sont célibataires et qui attendent d’épouser quelqu’un.»

Ce que vous apprenez au fur à mesure, c’est que ce Abou Bilel n’est pas n’importe qui. C’est un des plus proches français d’Abou Bakr Al-Baghdadi, celui qui s’est autoproclamé calife.

«À ce moment-là, je ne sais pas. Il peut me dire ce qu’il veut, je sais qu’il est tout sauf humble. Mais à force d’enquêter sur lui, mes contacts me parlent de ce Français qui a gravi les échelons et qui serait ‘le Français le plus proche du calife’. Il serait quelqu’un de très important au sein de l’organisation. Au début, j’en doute mais je vois l’autonomie dont il bénéficie, je l’entends donner des ordres. Je commence à comprendre petit à petit. Mais aujourd’hui encore, je n’ai pas toutes les informations, les autorités ne l’ont pas non plus.»

Vous apprenez qu’il est émir.

«Au sein de Daesh, ce terme s’est banalisé. On peut facilement devenir ou s’autoproclamer émir. Après, il y a des cas sérieux comme celui de Bilel. En réalité être émir, c’est être le chef de quelque chose. Dans son cas, il est le chef de différents bataillons de la brigade française de l’EI et de certaines brigades tunisiennes. Il a été proclamé émir car il a tué suffisamment de gens ‘impurs’, de ‘mécréants’.»

Il vous raconte qu’il y a des centaines de Belges et de Français qui partent en Syrie.

«On savait que ce phénomène existait. Et les chiffres devenaient de plus en plus alarmants. En deux ans, ça devient subjuguant. Mais les chiffres divergent énormément selon la personne qui s’exprime. Daesh tire vers le haut, les différents gouvernements vers le bas. Il faut faire une moyenne. Daesh, ce sont des gens malhonnêtes, qui vous disent ce que vous voulez entendre et forcément, pour attraper une proie, c’est plus facile de dire qu’il y a des milliers de gens qui partent.»

Un autre point que l’on retrouve dans votre livre, c’est que malgré le fait que les jihadistes se disent anti-capitalistes et anti-occidentaux, Bilel vous demande de lui ramener du parfum, et pas n’importe lequel: le plus cher.

«C’est également pour ce genre de détails que je me suis lancée là-dedans. Aujourd’hui, j’ai l’impression que la propagande va avec une vie idéale alors que Bilel passe son temps à dire qu’il est contre le capitalisme. Au début, je ne comprenais pas. Maintenant,j’ai compris: ce ne sont pas des religieux, point barre. Il y en a sûrement mais la plupart sont des gens qui ne comprennent rien à rien et qui sont habités par des raisons autres que spirituelles ou religieuses. C’est la haine, leur moteur.»

Quand vous lui parlez du pétrole, il détourne la question.

«Même s’il ne me le dit pas comme ça, il me fait croire que c’est de l’humanitaire. En réalité, il compte l’argent.»

Qu’est-ce qui a été le plus dur durant cette enquête?

«De minauder, de sourire, d’acquiescer. Je devais lui sourire alors qu’il venait de me montrer des photos de têtes coupées. C’était horrible.»

«Dans la peau d’une jihadiste: Enquête au coeur des filières de recrutement de l’État islamique», d’Anna Erelle, éd. Robert Laffon, 270 pages, 18€