Philippe Geluck et son Chat passent à notre table

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Philippe Geluck ne tient pas en place et ne parvient pas à rassasier sa boulimie de travail: il inaugure une fresque à la Caserne Géruzet ; il expose ses toiles, ses objets et ses statues à Spa, Anvers, Paris et bientôt à Lausanne ; il intervient encore régulièrement à la télé et à la radio. Mais surtout, il nous présente aujourd’hui le 19e album du Chat qui ressort ses griffes pour distribuer des beignes à 360 degrés.

Après avoir endossé le rôle de Dieu, le matou belge le plus célèbre revient dans « Le Chat passe à table », un diptyque composé de deux volumes de 96 pages chacun (« Il n’y a pas un Chat » et « Le Chat est parti»). Guerres, mariage pour tous, handicaps, religions, montée des extrémismes. Comme d’habitude, l’actualité est au centre du travail de l’auteur et son répertoire comique ne s’épuise jamais. Dans ce nouvel album, le félin déjanté oscille subtilement entre humour potache et fulgurances plus philosophiques mais il distribue toujours les torgnoles avec équité. En passant du crayonné à la gravure détournée ou encore à la photo bidouillée, Geluck nous livre certainement l’un de ses coffrets du Chat les plus aboutis et réussis. Rencontre.

Qu’a-t-il de particulier, ce diptyque?

«Il est le résultat de trois ou quatre ans de création. L’album est constitué de dessins que la majorité des lecteurs ne connaissent pas. C’est 98% d’inédits, comme la Bible l’a aussi été. Et puis, je reviens aux fondamentaux du Chat avec du gag court et j’essaie de flinguer à tout va. Je me suis fait plaisir dans des sujets qui sont, à mon sens, plus larges qu’auparavant. Je crois que c’est mon angoisse de lasser ou de décevoir. Je n’aimerais pas qu’on me dise: ‘oh, c’est l’album de trop’, ‘il commence à nous gonfler avec son chat’. Donc je cherche des nouvelles choses et je pousse le bouchon plus loin.»

Deux nouveautés: les monologues en bas de pages qui remplacent la numérotation et la rubrique «à ne pas dire à».Le renouvellement continuel est-il la recette du succès du Chat?

«C’est en tout cas une des composantes. LA recette, il n’y en a pas. Je ne sais pas ce qui me fait courir, dessiner, produire, que j’ai encore des idées. J’aurais très bien pu tomber à sec et visiblement ce n’est pas le cas. J’essaie de renouveler dans le fond mais aussi la forme. Toujours avec un truc assez basique: un gros nez, des grandes oreilles. Le Chat, lui, passe à travers tout ça imperturbablement. Mais la recette, je crois que c’est la variété de ce que je fais. Le dessin a beaucoup évolué depuis la naissance du matou. Un jour, s’il y a des exégèses de ce que j’ai fait, on verra qu’il y a des choses extrêmement différentes et des choses qui traversent tout mon travail. Mais je n’ai jamais photocopié un dessin pour le réutiliser. Je redessine sempiternellement le Chat. J’essaie de trouver le geste parfait parce qu’il y a toujours un petit supplément d’âme dans la nouveauté.»

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Quelle est «LA chose à ne pas vous dire, à VOUS»?

«On peut tout me dire, honnêtement! Je suis très réceptif, y compris à la critique. Elle ne me fait pas forcément plaisir mais elle m’intéresse. Ce serait peut-être quand certains m’attribuent une relation à l’argent que je n’ai pas et qu’on me dise: ‘le BOBO, il joue au démocrate mais la seule chose qui l’intéresse, c’est de vendre ses albums’. Ce qui n’est pas vrai, je suis profondément épris de démocratie, je pense être un humaniste. Je m’intéresse beaucoup au sort des autres et tente d’apporter mon soutien à ceux qui en ont besoin. L’argent que je gagne avec mes droits d’auteur, je n’achète pas des bijoux, des grosses bagnoles ou des châteaux ou encore des Petrus. J’essaie de l’utiliser dans des beaux projets, parfois humanitaires. Je ne le clame pas sur tous les toits non plus, on me dirait encore une fois que je suis malintentionné derrière.»

Avez-vous un dessin préféré?

«Les quatrièmes de couverture, je les ai réalisées à la toute fin et j’étais assez fier de ma trouvaille. «Le Chat» n’est plus Dieu mais il est jésus. Et sinon, c’est compliqué. Honnêtement, je les aime tous. Celui ou le matou dit ‘que pour un bon gag, il faut un quart de connerie et trois quarts d’humour‘. Et Roger lui répond: ‘et pour celui-ci, vous n’auriez pas inversé les proportions?’. Là, j’aime bien parce que je me baffe moi-même. Dans le dessin, il y a la destruction du dessin. Enfin, c’est un dessin parmi les autres. Ces dessins sont comme mes enfants, je les aime tous!»

La mort est un thème récurrent dans cet album? Était-ce pour fêter la soixantaine?

«Oui, peut-être. Je me suis bien accommodé de cette idée à la naissance de mes enfants. Peut-être que la soixantaine marque un tempo et me montre que le chronomètre tourne. Donc le décompte se met en route. Je le dis d’ailleurs dans l’album: l’idée de la mort, ce n’est pas qu’elle m’angoisse, c’est qu’elle m’emmerde. Et c’est tellement vrai. L’angoisse, c’est résolu. Mais ça va être juste emmerdant de ne plus être là avec les potes, avec les enfants, avec ma femme, de voir la vie. Ça me plaît tellement. Mais c’est comme ça. Je n’ai pas de solutions religieuses qui s’offrent à moi.»

Le Chat est parti mais reviendra-t-il? Et quand?

«Mais vous êtes complètement malade! Me demander ça à la sortie d’un album que je viens de terminer sur les rotules (rires). Plus sérieusement, j’ai plein de projets mais le prochain sera sans doute un livre de textes et de dessins qui sera le troisième volet de «Geluck se lâche» et «Geluck enfonce le clou». Il s’appellera vraisemblablement «Geluck pète les plombs» pour montrer la gradation du type qui pète en vol. Et je vais tenter de me faire le Kamikaze du gag et être encore plus ignoble que les deux premiers. Et un jour, je ferai certainement aussi un livre qui regroupera tous mes dessins comiques autour de l’art que j’expose en ce moment.»

Gaëtan Gras