L’obsession de David Foenkinos

Héllie Gallimard

Charlotte, comme Charlotte Salomon. Le nom de cette artiste peintre allemande ne vous dit rien? Cela risque de bientôt changer suite à ce bel hommage que lui rend ici David Foenkinos, dont elle est devenue «l’obsession».

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Charlotte Salomon?

«Par le plus grand des hasards. Il y a huit ans, je déjeunais avec une amie travaillant dans un musée. Elle m’a dit que je devrais aller voir l’expo. Je ne savais pas du tout qui était Charlotte Salomon. Je me suis retrouvé nez à nez avec cette œuvre qui m’a complètement bouleversé. Depuis, je n’ai cessé de penser à elle. Elle m’a obsédé pendant de nombreuses années.»

Quelle est la part de romancé que vous y avez mis puisqu’il est écrit roman sur la couverture?

«Comme il y avait assez peu de documents, ma source principale, c’est son œuvre, qui est une succession de tableaux racontant son histoire. Tous les faits un peu biographiques sont réels. Après, pour toute l’histoire avec Alfred par exemple, je suis persuadé qu’il a été l’homme de sa vie. La part du roman, c’est ce que je raconte de leur intimité… A force d’avoir vu ses tableaux, d’être allé sur les lieux de sa vie, je pense être assez proche de ce qu’elle a vécu. Mais évidemment, c’est un roman.»

C’est la première fois que vous apparaissez dans l’un de vos romans.

«Oui. Dans tous les romans, il y a forcément des choses personnelles. Mais même dans ‘Les souvenirs’, qui pourrait avoir l’air autobiographique, on était dans le roman. Là, pour la première fois, je raconte ce qui me touche, je suis la première personne. C’est comme si j’essayais de prendre le lecteur par la main, de faire en sorte qu’il vienne avec moi pour découvrir Charlotte. Cela m’a permis de raconter aussi l’émotion qu’on a à découvrir ses tableaux.J’ai envie qu’on la connaisse. C’est comme si vous aviez une passion secrète et que vous pouviez enfin la partager. C’est comme si c’était ma maîtresse, ssauf que je me promène maintenant au grand jour avec elle.»

La forme est aussi particulière: à chaque phrase, vous allez à la ligne.

«Cela s’est imposé comme cela. J’avais besoin de respirer entre chaque phrase. J’y ai mis tellement d’énergie. Paradoxalement, c’est une contrainte qui m’a libéré.»

Vous vous y interrogez sur ce qui fait un artiste. Vous avez aussi un point de bascule proche de la folie?

«C’est mignon comme question! C’est vrai que j’ai aussi ma réflexion sur l’histoire de la création. Je vis dans un monde bien plus douillet. Mais il y a des moments où l’on est quand même dans la nécessité. Il y a deux types d’œuvres. Des œuvres plus proches de la production artistiques. Pourquoi pas? Il y a des choses formidables qui sont faites liées au travail. Et d’autres qui sont de l’ordre de la nécessité, de la survie. Charlotte est allée au bout de l’idée de la création salvatrice.»

Christelle Dyon

En quelques lignes

C’est sans doute l’un des romans les plus émouvants de cette rentrée. David Foenkinos y conte le destin tragique de Charlotte Salomon, une artiste peintre de 26 ans, tuée à Auschwitz alors qu’elle était enceinte. Petite, Charlotte grandit à Berlin, sans sa mère puisque celle-ci s’est suicidée. Une sorte de malédiction familiale… Elle étudie les beaux-arts. Mais sous la menace nazie, elle est obligée de tout quitter. Dont son premier amour. Elle se réfugie chez ses grands-parents, dans le sud de la France. C’est là qu’elle peindra l’œuvre de sa vie, «Leben? oder theater?», un mélange de peintures à la gouache, musique et poèmes. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant: «C’est toute ma vie.» Mais dans ce roman apparaît aussi l’auteur lui-même qui nous confie son «obsession» pour l’artiste dont il a emboîté le pas. De quoi à tous les coups donner envie de découvrir cette grande artiste méconnue.

«Charlotte», de David Foenkinos, éditions Gallimard, 224 pages, 18,50 €