Stephen Gaghan filme un Matthew McConaughey impressionnant dans « Gold »

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Ph. D. R.

Porté par un Matthew McConaughey en grande (et grasse) forme, «Gold», c’est l’histoire d’une grande arnaque financière. Derrière la caméra, on trouve Stephen Gaghan, qui connaît bien les dérives de ce genre d’industrie, scénariste de «Traffic» et de «Syriana». Rencontre avec un homme engagé, qui n’hésite pas à appeler les choses par leur nom.

Inspiré d’une histoire vraie de 1993, (le scandale canadien de la mine d’or de Bre-X, NDLR) «Gold» a mis longtemps à voir le jour…

Stephen Gaghan : «Oui, le projet a pris 6 ou 7 ans avant d’être tourné. Quand la CAA (Creative Artists Agency) me l’a envoyé, je devais être le 39e réalisateur sur leur liste (rires). Je savais que Matthew McConaughey était attaché au film, donc j’ai lu le scénario en pensant à lui, et dès la dixième page je savais que je voulais faire le film. Et je savais que le film allait se faire, contrairement à beaucoup d’autres projets que j’ai essayé de monter.»

« Tout film est un défi »

Qu’est-ce qui a rendu ce projet si difficile à réaliser ?

«En fait ce qu’il faut savoir, c’est que pour n’importe quel film -peu importe si son sujet est difficile à faire-, si vous n’avez pas un super pouvoir, un enfant mignon ou un chien qui parle dedans… ça va être compliqué (rires). Tout film est un défi. De ce que j’ai entendu, à Hollywood, la durée moyenne de développement d’un film, c’est à dire le temps qui s’écoule entre l’écriture du scénario et la sortie en salles, c’est en moyenne neuf ans. Donc en comparaison, on a été plutôt vite ! Quand je tombe sur un projet qui m’intéresse, je sais qu’automatiquement, je vais me retrouver à faire tous ces meetings avec des gens qui vont me dire : ‘Ouah, c’est génial, on a adoré ‘Syriana’, on adore ce projet’’… et dès que j’aurai quitté la pièce ils se diront : ‘Dieu merci il est parti ! Vous vous rendez compte de ce qu’il a essayé de faire avec notre argent ?’ (rires)»

C’est assez hypocrite…

«C’est mon quotidien.»

Le quotidien à Hollywood, vous voulez dire ?

«Yep.»

Avez-vous observé des similarités entre l’industrie de l’or dans ce film, et celle du pétrole, que vous avez décrite dans «Syriana» (sorti en 2005 avec George Clooney, NDLR) ?

« L’or, le pétrole, ce sont des minéraux souterrains. Et le business des minéraux souterrains, c’est le même partout dans le monde. Dès qu’il y a une grande richesse concentrée dans un endroit, c’est toujours les mêmes qu’on voit débarquer: les mêmes rapaces, prêts à transgresser n’importe quelle règle pour gagner. Et une fois qu’ils gagnent, ils réécrivent l’histoire pour se donner le beau rôle. Donc la recherche que j’avais faite sur ‘Syriana’ était très précieuse, car c’est exactement la même histoire. »

Parlons de Matthew McConaughey, qui fait une transformation impressionnante dans le film…

«J’avais le sentiment que ce rôle appelait ce genre de transformation, donc j’ai fait fabriquer un faux ventre en Angleterre, ça m’a coûté un bras d’ailleurs. Deux semaines avant le début du tournage, je retrouve Matthew en Thaïlande, et je constate qu’il a déjà commencé son régime cheeseburger-milkshakes-bières (rires). Il a mis la prothèse ventrale… et elle s’est déchirée d’un coup ! Je lui ai dit : ‘On n’a pas les moyens d’en faire une autre, donc t’as intérêt à continuer les burgers’ et il a dit: ‘Pas de souci !’ (rires)

Le film est narré par Kenny Wells (Matthew McConaughey) en voix off. Pensez-vous qu’il soit un narrateur fiable ?

« Oh, absolument pas. Mais il croit tout ce qu’il dit, même si ce n’est pas vrai. C’est comme ça qu’on trompe un détecteur de mensonges. Jusqu’à la dernière scène du film, tout ce qui est raconté, ce n’est pas ce qui est arrivé, ce sont les choses telles qu’il s’en souvient. Ou ce qu’il veut nous faire croire. Tout le travail cinématographique du film tend vers ça : la caméra vous donne tous les détails de la mémoire.»

Quel genre de film «Gold» aurait été s’il n’était pas raconté de ce point de vue ?

«Ce serait un film très, très différent ! Si je racontais le film de mon point de vue, je parlerais des dégâts collatéraux de l’industrie minière. Je montrerais les écoulements de cyanure qui se produisent quand vous forez, et qui empoisonnent les terres, l’eau des rivières qui devient non potable, les poissons et les arbres qui meurent. Mais de ce film, c’est l’histoire d’un homme qui s’en fiche de tout ça.»

Que sont devenus les vraies personnes dont sont inspirés les personnages de Kenny Wells (David Walsh) et Michael Acosta (Michael de Guzman) ?

«Guzman a vraiment été jeté d’un hélicoptère, comme on voit dans le film, et personne ne sait ce qu’il est devenu. Un cadre impliqué dans l’affaire Bre-X à l’époque raconte dans un livre qu’il est tombé sur Guzman dans un café à Rome, riche et heureux, des années après… David Walsh s’est installé sur une île, et serait mort d’une rupture d’anévrisme un an plus tard. Mais en cherchant, on apprend qu’il aurait été frappé à la tête avec une bûche… qui aurait causé la rupture d’anévrisme ! Faire justice soi-même est courant dans le business minier, et le coup de la bûche était répandu. On dirait que c’est ce qui est arrivé à David Walsh. Mais ce n’est pas ce qui arrive à mon personnage. J’ai le sentiment qu’à l’époque actuelle les gens qui trichent comme Walsh s’en sortent sans une égratignure, Ils réécrivent l’histoire, se donnent le beau rôle… et tout le monde s’en fiche. Je voulais que le film reflète ce sentiment d’impunité.»

Elli Mastorou

En quelques lignes

***

Kenny Wells vient d’une longue lignée d’entrepreneurs made in USA. Alors, même criblé de dettes, essuyant les refus d’investisseurs dans l’Amérique kitsch et frime des années 80, Kenny refuse de se laisser abattre. Il rencontre Michael Acosta, un géologue de renom, et rapidement les deux compères flairent une opportunité : il y aurait de l’or dans la jungle indonésienne. Les investisseurs s’emballent, la bourse aussi. L’argent et le champagne coulent à flots sur le duo, qui dans son enthousiasme oublie que tout ce qui brille n’est pas forcément de l’or…et qu’on ne brasse pas autant d’argent sans se salir les mains. Arnaques, crimes et chaleur tropicale : Stephen Gaghan, à qui on doit «Syriana» et le scénario de «Traffic», sait de quoi il parle. Inspiré d’une histoire vraie, Kenny Wells est campé par un McConaughey impressionnant, dans une transformation à base de vieux slips et de bide à bière. Raconté de son point de vue, le film navigue entre Wall Street et la jungle tropicale, et si la voix off est parfois pesante, le rythme du film n’en pâtit pas : rondement mené, «Gold» est une exploration fiévreuse du rêve américain, avec un héros situé entre «Le Loup de Wall Street» et «The Founder». Dommage que Bryce Dallas Howard soit juste cantonnée à être la bimbo de service (enfin, presque…).

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