‘Cavale’ de Virginie Jouannet : Quand une fuite physique est avant tout une fuite mentale

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Ph. Philip Conrad

Dans son nouveau roman ‘Cavale’, Virginie Jouannet s’interroge sur la fuite. Son héroïne, Jeanne, est en danger, elle doit s’enfuir. Mais cette fuite physique est, en réalité, la métaphore d’une fuite mentale. Jeanne a toujours enfoui dans sa mémoire un drame familial, qui risquerait bien de ressurgir.

Dans votre roman, Jeanne doit fuir. En réalité, on se rend compte qu’elle a toujours fui mentalement.

«Au début, elle est poussée à la fuite mais elle est aussi poussée à l’action pour la première fois depuis des années. Elle est enfermée dans une sorte de mal-être et de culpabilité. C’est un saut dans le vide mais tout d’un coup, il y a du mouvement. Ce mouvement va amener cette possibilité de libération. Jeanne brise cette sorte de pétrification dans laquelle elle était enfermée.»

Notre avis 

 

Jeanne a oublié les deux heures qui viennent de se passer. Les deux heures durant lesquelles son petit copain a été tué. Cette amnésie la pousse à s’enfuir. Elle ne sait pas si c’est elle, la meurtrière. Et les coups de fil anonymes qu’elle reçoit depuis quelques temps la font de plus en plus paniquer. Elle n’a plus le choix, elle doit partir. C’est une question de survie. Elle se rend alors dans un hôtel à Biarritz dans lequel elle rencontre Emil. Lui aussi fuit en quelque sorte. Il voyage et ne se pose jamais longtemps dans un même endroit.

Dans ‘Cavale’, Virginie Jouannet s’intéresse à toutes les fuites, tant mentales que physiques. Elle interroge avec finesse le lecteur sur l’amnésie, la protection de l’esprit, les non-dits, le silence. Car finalement, la fuite physique de Jeanne va révéler d’autres choses enfouies en elle depuis son enfance. Les secrets vont ressurgir. Et il faudra beaucoup de force et de courage à Jeanne pour les affronter.
Avec ‘Cavale’, le lecteur entreprendra la fuite avec l’héroïne. Il ne quittera pas ce roman captivant avant d’en connaître la fin. Un thriller psychologique, comme on les aime, qui privilégie le psychologique aux scènes gore. 3/5 (mh)

«Cavale», de Virginie Jouannet, éditions XO, 418 pages, 19,90€

 

C’est une fuite nécessaire.

«C’est une fuite pour se sauver dans les deux sens du terme. Pas seulement pour échapper à un danger. Elle est à un moment clé de sa vie, les bascules comme je les appelle. Dans ces moments-là, l’intuition vous pousse. C’est une opportunité.»

Les bascules, c’est ce qui fait avancer votre héroïne?

«Dans la vie, qu’elles soient grandes ou petites, dramatiques ou non, ces bascules nous arrivent à tous. On a tous des croisées de chemins, des ruptures. Et c’est souvent salvateur. En tout cas, ça propose autre chose. C’est important de les écouter et de ne pas écouter ses peurs. Il y a deux façons de bouger: on est soit poussés par la panique et là on peut se prendre quelques murs, soit il y a un désir qui nous propulse. Jeanne est poussée par la panique et par le désir de libération.»

Jeanne rencontre Emil, qui voyage et ne se pose jamais à un endroit. D’une certaine manière, il fuit, lui aussi.

«J’aimais bien cette confrontation de deux fuites différentes. Emil a aussi une blessure d’enfance. Mais la grande différence avec Jeanne, c’est qu’il a rencontré quelqu’un qui lui a permis de transformer sa douleur, de la sublimer dans le voyage. Cela ne reste pas simple. Tout n’est pas résolu. Jeanne n’a pas eu cette chance. Ses parents étaient défaillants.»

Ils restent muets. Il y a comme un secret qui pèse sur la famille.

«C’est toute la culpabilité. C’est le silence qui s’abat sur la famille suite à un drame qui se produit. C’est quelque chose de très courant dans les familles. On ne parle pas de secret de famille dans le sens où quelque chose est enfermé dans un coffre à double tour. Mais ces non-dits sont d’autant plus insidieux qu’un véritable secret de famille. Nommer les choses permet d’éclairer. Tant qu’on ne les nomme pas, on ne peut pas les dépasser.»

Les secrets de famille, et l’enfance en général, sont des sujets très romanesques.

«Pour moi, l’enfance, c’est le début des histoires, le début de ‘Il était une fois’. En plus, c’est encore très présent en moi. L’enfant en moi peut jaillir à tout moment, et me sauve parfois. Cette capacité à s’émerveiller, à s’enthousiasmer, est un trésor que l’on a en nous. Les enfants vivent dans le moment présent. Ils ont la capacité de s’immerger dans le moment présent. Ils sont presque hors d’atteinte des drames. Ils sont capables d’une résilience étonnante.»

Jeanne se rend compte qu’elle a des choses enfouies en elle. Elle décide d’aller voir un psy. C’est en quelque sorte grâce à lui qu’elle s’en sort.

«Le psy est un révélateur. J’avais envie de lui présenter quelqu’un qui lui donnerait une clé. C’est un psy bienveillant. De toute façon, elle est tellement ‘mûre’ que tout sort assez facilement.»

Elle est toujours tombée amoureuse d’hommes qui la violentaient. Une manière de se punir, non?

«Évidemment. La culpabilité qu’on porte en nous nous pousse rarement au meilleur de nous-même. C’est un poison. C’est ce qui arrive avec Jeanne. Elle se punit.»

 

SOURCEMaïté Hamouchi
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